Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

lundi 1 août 2016

Et vous a-t-on jamais écrit qu’on vous baisait les mains ?

Julian Barnes, La Table citron, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, parution originale en 2004.

Un savoureux recueil de nouvelles.

Barnes explore avec talent et subtilité le difficile récit du passage du temps et du vieillissement (ne les lisez donc pas toutes d’affilée, c’est un peu déprimant). La première nouvelle raconte les visites d’un certain Gregory chez le coiffeur, depuis son enfance jusqu’au moment où il a l’âge d’être grand-père. L’amusant est qu’il donne une version tout à fait paranoïaque du coiffeur, cet être à la sexualité incertaine, à la conversation dangereuse et affublé d’instruments coupants et tranchants. Une nouvelle raconte les déchirements d’un couple âgé de 80 ans sous les yeux effarés de leur fils qui ne sait plus quoi penser de ses parents. Barnes se glisse également auprès de Tourgueniev et d’un chef d’orchestre. Une nouvelle très amusante porte sur la plaie des gens qui toussent pendant les concerts de musique classique.

C’étaient les choses qui vous faisaient tressaillir chaque fois. Mais il y avait aussi là quelque chose de plus inquiétant. Il soupçonnait que c’était indécent. Ce que vous ne saviez pas, ou étiez censé ignorer, se révélait généralement indécent. L’enseigne de coiffeur, par exemple. C’était manifestement indécent. Là où il allait avant, ce n’était qu’un vieux cylindre en bois peint, orné de spirales de différentes couleurs. Celle-ci était électrique et tournait sans cesse avec ses spirales. C’était plus indécent, à son avis.
G. Brown, Suffer well, 2007, Moscou VAC collection, M&M. 
La déconfiture physique et mentale de l’être humain, avec le déclin presque nécessaire de la société, est racontée avec humour et subtilité, cruauté et affection, car tous ces êtres sont pleins de contradictions intimes que personne ne perçoit. La sexualité est évoquée avec crudité et réalisme, ainsi que les besoins du corps. C'est un ton souvent doux amer qui évoque de petites existences ordinaires avec les remous extraordinaires des émotions et des souvenirs.

Elle n’était pas préparée à une souffrance permanente, silencieuse, secrète. Une année, quand la confiture de sa sœur arriva, elle regarda un des pots, le verre, le couvercle métallique, le cercle de mousseline, les mots écrits à la main sur l’étiquette, la date – la date ! – et le contenu lui-même, la confiture jaune, et elle pensa : c’est ce que j’ai fait à mon cœur. Et chaque année, quand les pots arrivèrent du Nord, elle pensa la même chose.

L’avis de Passion des livres.

Destination PAL  – La liste des lectures de l’été.   


2 commentaires:

  1. Oui, les gens qui toussent... ^_^J'aime beaucoup Barnes en général.

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    1. J'avoue que c'est le seul que j'ai lu.

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