La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 22 août 2016

J’allais, telle une poularde qu’on mène au couperet.

Jean-François Beauchemin, Le Jour des corneilles, parution originale 2004.

Un roman mystérieux.

Un homme accusé par un tribunal raconte sa vie dans un court récit (150 pages). Une vie étrange, vécue dans une cabane au fond des bois, avec un père plein de lubie et de folie, souvent maltraitant. Pas question de s’approcher du village. Il faut chasser, dépecer les peaux pour se vêtir, récolter les herbes pour se soigner, faire des réserves d’eau et de bois. Le père est de temps à autre visité par « ses gens » ce qui l’entraîne à véritablement torturer son fils. Celui-ci au fur et à mesure qu’il grandit réalise qu’il peut voir les morts, qui ne lui font pas du tout peur, et se demande de plus en plus si ce père étrange l’aime réellement. Où est le siège de son sentiment ?

Père m’aimait-il ? Rien ne me le laissait concevoir. Il me rossait. Il me soumettait à des enfermements prolongés dans la cabane. Il me forçait au labeur le plus ingrat, sous climats de pluie ou de froid extraordinaires. Il m’extrayait du roupil dès l’aube avec grandes criailleries, ne m’abandonnait jamais au repos avant l’apparition de la première étoile du soir. Il me ravitaillait d’insectes grouillants, de pitances faisandées, m’empêchait de revigorer le capiton de ma paillasse.

Le fils, d’abord garçon puis homme, semble envoûté aussi bien par son père, par sa mère morte et peut-être par la forêt tout autour. Ils sont vêtus de peaux de bêtes – j’ai beaucoup aimé l’énumération des « accoutres » : Nos cache-esgourdes, excuse-train, mitaines, godillots-de-poil, tapisse-parties, escorte-blair et pousse-cuisses habituels menaçaient d’usure.

Brandtner, Arbres, 1939, musée des Beaux-arts de Montréal, M&M
Car le point fort du roman réside dans sa langue : l’homme se sert de très vieux mots, qui peut-être même n’existent plus, comme s’il parlait une langue de sorciers. Cette langue est prodigieusement poétique, elle mêle les noms rares et étranges des plantes. On ne sait pas trop quels mots pourraient bien encore exister et quels sont ceux qui sont inventés.

Un oiseau trilla. Une vipère glissa entre les lycopodes. Puis les cieux quittèrent pour de bon leur accoutre de nuit, et le soleil coupa, du tranchant de ses rayons obliques, la forêt de l’à l’entour.

J’ai lu ce roman quelques mois après La petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy (mais le billet n’est pas encore paru). La parenté me semble évidente, même si ces deux romans sont tout de même bien différents, que ce soit dans le rôle assigné au père ou au village, ou même dans la langue qui est choisie puisque le narrateur du roman de Soucy a un usage inadéquat de mots communs, alors que celui de Beauchemin emploie des termes que l’on n’a jamais vus. Les deux représentent néanmoins le portrait d’existences confinées dans la forêt où la langue et la littérature sont tout un monde. Le narrateur de Beauchemin explique d’ailleurs quelle importance ont les mots pour lui. Tout cela est plein de beauté, la langue peint un monde enchanté alors que le récit raconte une histoire triste et tragique.

Et toujours des saisons paraissaient, s’établissaient puis repliaient, abandonnant à la forêt leurs pluies, leurs bêtes nouvelles, leurs sociétés d’oiseaux, leurs brigades de tanières, leurs branches engrossées. Par printemps, l’air s’échauffait et gonflait de sève arbres et boqueteaux. En arrière-saison, les cieux ornaient le monde du rideau souple des averses. Ramures saignaient puis lâchaient leur cargaison de feuilles comme pages déchirées.

Un lire à relire !


Destination PAL  – La liste des lectures de l’été.


4 commentaires:

  1. J'avais beaucoup aimé ce petit bouquin, sa belle langue combinée à la violence de la vie du narrateur et l'ambiance légèrement fantastique. A relire en effet, je le garde celui là :)

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  2. Je suis dans une phase québecoise/canadienne et ce livre me tente depuis longtemps ainsi que Gaétan Soucy...

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    1. J'aurais même cru que tu les avais déjà lu pour te dire comme cela pourrait sans doute te plaire.

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