La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 7 juin 2018

Ça vient du fond de la vallée.

Violette Ailhaud (ou pas), L’Homme semence, 1919 (ou bien plus tard), aux éditions Parole.

Dans un petit village des Alpes de Haute-Provence, en 1851, là où la résistance au coup d’état de Napoléon III a été vive, les hommes ont tous disparu, fusillés, exilés en Algérie, envoyés au bagne. Dans ce village où il ne reste plus aucun homme, les femmes se sont fait la promesse de se partager le premier homme qui viendra. La narratrice a 18 ans et quand arrive enfin un homme, elle découvre tout à la fois l’amour, la sensualité, le désir, le plaisir.
C’est un tout petit livre. Il y est question de la vie dans ces villages reculés et aussi du corps, du corps des femmes, de la recherche du plaisir par les femmes, du désir, de sensualité, de leurs seins devenus inutiles si personne ne les caresse et si aucun enfant ne les tète. C’est bref et bouleversant.
Un prologue nous présente ce texte comme un témoignage authentique, transmis de façon mystérieuse, écrit au lendemain de la Première guerre mondiale qui a, elle aussi, raflé tous les hommes, mais je ne vois pas l’intérêt de feindre la vérité. Il semble plutôt que nous sommes en présence d’une fable, belle et étrange, où, dans un village clos et coupé du monde, comme dans un conte, le corps des femmes est célébré.
D’après internet, ce conte serait de la plume de Maria Borrély, une autrice de Digne. Si c’est elle qui l’a effectivement écrit, elle gagnerait alors à être connue. Je m’en vais commander quelques-uns de ses romans.

Nous ne savions rien. Nous ne savions pas si les hommes emportés étaient encore en vie. Personne ne venait vers nous. Nous ne sommes pas allées vers les autres non plus, par peur, par crainte de découvrir que, au-delà de l’horizon de nos terres, il n’y avait peut-être rien d’autre que le silence et la mort. Nous n’avons plus bougé du village, noyées volontaires par les travaux qu’exigent, de l’aube à la nuit profonde, les becs ouverts de nos enfants, de nos bêtes et de nos champs.

Matisse, Nu féminin, 1907, assiette, Moma.




4 commentaires:

  1. C'est un texte d'une grande beauté, que je viens de découvrir. C'est étrange cette sensation de se trouver en présence d'une sorte de Giono féminin. Je ne veux pas par là déprécier l'originalité de cette écriture, juste dire mon impression, mon plaisir aussi, dès les premières lignes. Mais après, très vite je suis subjugué par cette écriture, d'une force et d'une sensibilité rares. L'amour y est, totalement, charnel, solaire, terrestre, orageux, comme un déluge même. Ce qui m'a touché aussi c'est la façon dont le livre, et la parole, y sont au coeur.
    Je suis d'accord avec vous quant à vos réserves entre parenthèses sur l'auteure et la date... mystères

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    1. Oui exactement, très sensible.
      Cette vision du village campagnard totalement isolé du monde semble dater d'après l'exode rural. C'est pourquoi je parle de fable, c'est une sorte de dispositif pour mettre en place le récit.

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    2. Je n'avais pas pensé à cet aspect, une vision qui serait plutôt postérieure à l'exode rural, c'est fort possible. C'est l'écriture littéraire qui m'avait mis la puce à l'oreille : quelque chose de construit et non pas de l'ordre du témoignage.
      Et l'assiette de Matisse en accompagnement est magnifique, non seulement pas la beauté, le débordement du féminin, mais aussi parce qu'elle réunit l'assiette et la création, comme dans le texte le "tian" ("large cuvette de terre cuite") qui contient le livre : "des tians fragiles dans lesquels mots et idées sont rangés".

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    3. Merci ! Associer les textes et les images, c'est un pari !

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