La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



samedi 7 juillet 2018

Puis quelqu’un demandera d’éteindre la lampe.

Michel Butor, La Modification, 1957.

Mais comment un roman aussi ringard peut-il être aussi réussi ?
La narration est au « vous ». Vous, donc, prenez place dans un compartiment de troisième classe dans un train au départ de Paris et à destination de Rome. Vous êtes un homme de 45 ans, avec la vie ordinaire des hommes qui, dit-on, ont réussi : un appartement à côté du Panthéon, une femme et quatre enfants. Vous allez rejoindre votre maîtresse, Cécile, à Rome. Vous venez de prendre une grande décision qui changera votre vie. Le roman raconte les longues heures de ce voyage.

Allez-y vous aussi ; ce livre qui vous embarrasse, enfoncez-le dans votre poche et quittez ce compartiment ; ce n’est pas que vous ayez vraiment faim puisque vous avez déjà bu un café tout à l’heure ; ce n’est même pas seulement la routine puisque vous êtes dans un autre train que celui dont vous avez l’habitude, puisque vous subissez un autre horaire, non, cela fait partie de vos décisions, c’est le mécanisme que vous avez remonté vous-même qui commence à se dérouler presque à votre insu.

Il s’agit pour moi d’une relecture. Je gardais le souvenir d’un machin sentant le renfermé et le tabac froid. De fait, tout dans ce livre, est horriblement daté : cet homme, son travail, sa femme, le train où l’on fume, le wagon restaurant où il y a deux services, les taxis, tout. Pourtant ma première lecture m’avait beaucoup plu et il en a été de nouveau de même. Pourquoi donc se passionner pour ce, disons-le, type peu intéressant ? 
Le roman raconte le voyage. Pendant de longues heures, l’homme se souvient de ses autres voyages en train, dans un sens ou dans un autre, quand il quittait Cécile, quand il revenait vers sa femme, des années auparavant quand il a découvert Rome pour la première fois, il imagine également quels seront ses autres voyages. Indicateur des chemins de fer en main, les villes défilent tout au long de la nuit. Ce voyage est l’occasion d’une longue introspection, au milieu des souvenirs et de l’imagination, des espoirs déçus et des attentes. Dans l’esprit de l’homme, et du lecteur, car ce « vous » facilite l’identification, se mêlent les suppositions à propos de ses compagnons de voyage (ce jeune couple français, cette dame et ce petit garçon, les deux ouvriers italiens), le rythme des gares, le passage de la douane, les réflexions amères sur sa vie, les rêves ou les cauchemars – étonnamment, les songes prennent l’allure de l’ancien roman.
Pannini, Galerie du cardinal Silvio Valenti Gonzaga (esquisse), musée des beaux-arts de Marseille.
Je l’ai lu comme un roman sur le voyage. Il donne envie de prendre le train pour l’Italie, l’Espagne ou l’Angleterre (je ne suis pas exclusive), de se promener dans une ville inconnue, de revoir Rome et les monuments éternels, la beauté de l’art, de se plonger dans les musées. C’est aussi un roman qui invite à l’introspection. Tout un chacun peut rêver de prendre telle ou telle décision qui changera sa vie – mais la prendra-t-on vraiment ? Est-ce d’ailleurs bien utile de la prendre ? Ne serait-ce qu’une illusion ? On part avec sa personnalité, son histoire, on ne recommence jamais à zéro. Je prends souvent le train (je suis même arrivée à Marseille par le TGV !), un lieu propice aux réflexions et aux résolutions. C’est sans doute pourquoi je suis si sensible à ce sujet.
Les phrases sont longues et s’étirent à l’infini, comme les rails a-t-on envie de dire dans une métaphore facile, comme les méandres de la pensée qui ne s’arrête jamais et qui aligne les petits détails les uns après les autres.

Mais il n’est plus temps maintenant, leurs chaînes solidement affermies par ce voyage se déroulent avec le sûr mouvement même du train, et malgré tous vos efforts pour vous en dégager, pour tourner votre attention ailleurs, vers cette décision que vous sentez vous échapper, les voici qui vous entraînent dans leurs engrenages.
Celui que vous appelez Pierre, et dont vous n'avez pas eu le temps tout à l’heure de voir le véritable nom sur son passeport, ne regarde plus à travers la vitre, car on entre dans un tunnel et le bruit de la longue machine qui vous emporte redevient sourd comme s’il se formait dans votre propre corps ; au-delà de la fenêtre on ne voit plus que le reflet brouillé de ces objets et ces visages.



10 commentaires:

  1. Honte à moi je n'ai jamais lu ce livre et je n'ai jamais eu envie de le lire tu me donnes des regrets

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    1. C'est un classique du nouveau roman (on sent qu'on est au XXIe siècle pour dire un truc pareil), très réussi.

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  2. A l'inverse de toi, quand je l'ai lu la première fois, je n'ai pas aimé du tout : j'avais 16 ans et c'était pour le bac de français... Je l'ai relu à la trentaine, de mon plein gré, et j'ai beaucoup apprécié. Je crois que c'est un roman qui demande un peu de maturité de lecteur...

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    1. Ce n'est pas un roman facile pour le bac, long et tortueux. Il faut reconnaître que les derniers kilomètres sont assez fatiguant. Donc je comprends tout à fait.

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  3. "Je gardais le souvenir d’un machin sentant le renfermé et le tabac froid" : rien que cette phrase de ta chronique vaut son pesant de cacahuètes, ahahah.
    Je n'ai jamais lu "La modification" et ce livre ne me tente toujours pas. Il faut croire que je le vois un peu trop aussi comme un machin sentant le renfermé. En outre, l'expérimentation littéraire qu'il met en branle ne m'émoustille absolument pas. Bref, je déciderai peut-être de remédier à mon inculture sur le sujet un jour mais en attendant, je passe mon tour.

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    1. Mon édition est particulièrement vintage et influence peut-être mon point de vue. Mais c'est important de noter ce qui peut être rebutant, surtout si finalement on apprécie !
      Pour la forme, je ne sais pas. Les phrases sont longues et le récit des cauchemars qui s'accumulent à la fin du voyage/de la lecture est un peu long (hop, on passe par dessus). Après quand on a lu Schmidt, ça va, on n'est pas trop déstabilisé.

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  4. Je ne sais pas si je le relirai un jour... je l'ai surtout vu comme un exercice de style très réussi, l'auteur nous imprégnant du fond par la forme. Le côté répétitif, minutieux, fait qu'arrive un moment où j'ai quasiment eu l'impression d'être dans le train, d'en avoir des fourmis dans les jambes..

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    1. Oui, on est embarqué à bord du train.

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  5. Je tourne autour depuis des années... J'ai bien envie d'embarquer.

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    1. Pas léger léger, mais c'est un voyage prenant.

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