La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



vendredi 5 octobre 2018

Était-il possible que ceci fût la vie ? – le saisissant, l’inattendu, l’inconnu ?

Virginia Woolf, La Promenade au phare, traduit de l’anglais par M. Lanoire, parution originale 1927.

Relecture d’un roman complexe, pas facile à saisir.
Tout d’abord le récit d’une après-midi et d’une soirée, alors que la famille Ramsay et ses proches séjournent l’été sur une île. Le temps permettra-t-il de se rendre au phare, le lendemain ? Le monde gravite autour de madame Ramsay, épouse dévouée et discrète, mère de huit enfants, hôtesse parfaite, d’une grande beauté. Sans cesse occupée, soucieuse des autres, particulièrement de son mari, un intellectuel un peu instable, mais lorsque à de très rares moments elle s’arrête, elle tremble et s’interroge : mais qu’est-ce que cette vie qui coule si vite ? Un tempérament inquiet. Cette première partie n’est pas facile à suivre, car nous passons d’un personnage à l’autre, en plongeant dans le fil des pensées de chacun, fil interrompu, embrouillé, contradictoire.
Puis, dix ans plus tard, le lecteur apprend – brutalement – la survenue de plusieurs événements. Et la famille revient dans la maison. Cette fois, la promenade au phare aura bien lieu. On se souvient de ce dernier été, où toute la famille avait été réunie. 

Cela lui semblait si absurde d’inventer des différences entre les gens alors qu’ils sont – qui ne le sait ? – bien assez différents les uns des autres comme cela. Les vraies différences, songeait-elle, debout devant la fenêtre du salon, sont suffisantes, oh ! oui, bien suffisantes.

C’est un roman qui coule comme de l’eau ou du sable, impossible de rien retenir dans sa main – ou dans son billet de blog. Il est difficile de bien percevoir les personnages, dont les pensées semblent si instables et peu compréhensibles. C’est que nous les voyons de l’intérieur, sans narrateur omniscient (du moins dans la 1epartie) pour tout nous expliquer. À nous de trouver notre chemin dans leur intériorité, même si chacun est en proie à des failles, à des inquiétudes, qui rendent cette promenade accidentée ou même aventureuse. Comme la peintre du roman, Lily Briscoe, nous peinons à nous représenter Mrs Ramsay le plus justement possible. L’ombre et la lumière bougent sans cesse et quand nous croyons tout saisir, pschitt, le tableau se trouble à nouveau.
Pourquoi le charme opère-t-il donc ? C’est qu’ils nous paraissent tous si proches, notamment Mrs Ramsay, prise entre ses obligations, les convenances, son rôle de mère et d’épouse, et ses angoisses plus personnelles. La fragilité de Mrs Ramsay et des autres personnages, toujours sur le fil, entre la raison et le flot désordonnées de pensées, rend ce roman très touchant. Parviendront-ils à tenir leur rôle jusqu’au bout du roman ? Il serait si facile de se laisser aller dans ce tourbillon de souvenirs et de craintes informulées, jusqu’à frôler la folie. La dissolution de la personnalité, qui se dérobe toujours à la compréhension.
En même temps, cette maison de vacances, ce jardin, la mer, la lumière de l’été, semblent être le paradis ! On voudrait y être !

Un autre phare.
Ainsi la maison se trouvant vide, les portes fermées à clef et les matelas roulés, ces airs vagabonds, avant-gardes de grandes armées, entrèrent tumultueusement, frôlèrent des panneaux nus, mordillèrent, soufflèrent, ne rencontrèrent aucune résistance sérieuse dans les chambres à coucher ou le salon, rien que des tentures qui s’agitaient, du bois qui craquait, les pieds nus des tables, des casseroles et de la porcelaine déjà noircies, ternies, craquelées.

Entre les lignes, il est également question de la position respective des hommes (et de leurs « travaux » si importants) et des femmes (cantonnées aux choses mineures, comme montrer de la gentillesse) – mais les choses mineures peuvent être si essentielles dans une famille.
Pour moi qui pense depuis très longtemps qu’il est presque impossible de réellement savoir ce que pense l’autre, ce roman de Woolf est emblématique.

Comment tout cela pouvait-il donc se faire ? Comment jugeait-on les autres, comment pensait-on à eux ? Comment ajoutait-on tel trait à tel autre et concluait-on que c’était en définitive de la sympathie ou de l’antipathie que l’on éprouvait ? Elle se tenait immobile, à côté du poirier, et des impressions relatives à ces deux hommes se pressaient en elle. Suivre sa pensée était aussi difficile que suivre une voix qui parle trop vite pour permettre de prendre ses paroles au crayon et c’était bien effet sa propre voix qui disait, sans qu’on lui soufflât rien, des choses indéniables, immortelles, contradictoires, si bien que même les fissures et les bosses de l’écorce du poirier était irrévocablement fixées là, pour l’éternité.



Mon premier billet où je suis bien embarrassée. 
Des femmes écrivains. Virginia Woolf sur le blog :

12 commentaires:

  1. certainement mon roman préféré, plus que Mrs Dalloway que je trouve un peu trop emberlificoté :-)
    ici c'est la grâce, le bonheur qui va s'évanouir, les souvenirs à jamais inscrits en chacun c'est vraiment magnifique

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    1. Je ne sais pas... Il est vraiment compliqué pour moi, j'avoue, mais cette relecture m'a plu.

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  2. Ah oui, le relire... j'ai aimé la courte deuxième partie, comme quoi...

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    1. Je sens comme un gros manque d'enthousiasme de ta part !

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  3. Mon roman préféré de l'auteur, tu me donnes envie de le relire (certes, ma relecture de "Mrs Dalloway" n'est pas non plus étrangère à cette envie. J'avais trouvé le deuxième partie sublime, et je rêve des îles Hébrides depuis.

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    1. Je suis une grande fan de Mrs Dalloway, je l'ai lu trois fois !

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  4. Finalement, je constate que tu t'y es remis plus tôt que prévu ;-) . Je crois en effet que c'est le type de livre qui gagne à être lu et relu encore.

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    1. Oui c'est un millefeuille, il y a plein de couches différentes à explorer.

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  5. Un paradis en apparence parce que lorsqu'on pénètre à l'intérieur des consciences, ce que l'on ne peut faire dans la vraie vie, on se rend compte que tout n'est pas souriant.

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    1. Heureusement que l'on ne peut pas le faire dans la vraie vie, heureusement.

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  6. Je garde un souvenir enchanteur de ce roman. Il m'avait semblé beaucoup plus facile d'accès de Mrs Dalloway à l'époque, à tel point que je n'avais pas décroché de la deuxième partie. Je n'ai, jusqu'ici, jamais tenté de le relire. Malgré l'envie, je trouve toujours une bonne excuse pour ne pas m'y réattaquer. Sûrement qu'au fond, j'ai peur de ne pas l'apprécier autant que la première fois... Je finirai bien pourtant par y revenir : j'ai lu tous les romans de Woolf ; il ne me reste plus qu'à la relire infiniment maintenant !

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    1. Étonnant ! Moi je le trouve nettement plus difficile que Mrs Dalloway !
      Heureusement il m'en reste plusieurs à lire, ouf !

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