La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 3 février 2020

Sèche tes larmes, nous rentrons. Mais sois toujours salé, le sel donne du goût à tout.

Piotr Bednarski, Les Neiges bleues, traduit du polonais sous la direction de Jacques Burko par un collectif d’étudiants, parution originale 1996.

Un enfant raconte ses années tragiques dans les camps de Staline.
Nous sommes au bout du monde, dans un village où sont reléguées les familles des condamnés. Les hommes sont à la guerre ou au goulag ou ils sont morts. Les femmes, les enfants et les vieux sont obligés de vivre là, en Sibérie, dans le froid et la faim, sous la surveillance du commissaire politique et sous la loi de l’arbitraire. Piotr, le petit garçon, raconte. Il parle de sa mère, Beauté, de ses camarades, des petits événements, des révoltes et des fêtes.

Comme toujours le malheur, le gel arriva sans prévenir. Une seule nuit lui suffit pour ouvrir son portail d’argent et semer soigneusement partout ses graines mortifères. Une oreille sensible pouvait percevoir un chuchotis comme celui du blé qui glisse dans la goulotte d’un moulin. Cela signifiait que la température était tombée en dessous de moins quarante degrés. La neige se fit bleue et la limite entre terre et ciel s’estompa. Le soleil, dépouillé de sa splendeur et privé de son éclat, végétait désormais dans une misère prolétarienne.
A. Samokhvalov, Komsomol militarisé, 1932, St-Pétersbourg, Musée d'État russe (détail).

Ceci n’est pas un roman. J’avoue que le début est un peu déstabilisant, car on ne nous explique pas forcément qui sont ces gens, ce qu’ils font là, le pourquoi du comment. Ce que l’on comprend rapidement, c’est l’arbitraire. Les êtres humains disparaissent progressivement, la famille, les voisins, les amis et même les surveillants. On est tué, envoyé à la guerre ou au goulag, on se suicide, on tombe malade. Il n’y a même pas de tombe. C’est une évocation terrible du monde stalinien, vu au plus près du quotidien d’un enfant, au cœur du système concentrationnaire, dans ces villes satellites du goulag.
C’est aussi un hommage du narrateur à sa mère, une juive polonaise, d’une grande beauté et d’une immense bonté. Elle suscite l’admiration des hommes et elle tombe amoureuse. Elle tient son petit garçon à l’écart du mal. Elle incarne la lumière et l’espoir de l’ailleurs, de la fuite, de la vie dans la mort dans cet univers perdu.
Il y a aussi l’amitié qui sauve, la dignité, l’humour. Et ceux qui sombrent dans l’indignité. Des anecdotes simples racontées avec sobriété, qui mettent en scène des enfants grandis trop tôt.
Un beau petit livre.

Toutefois, bien qu’on prétende le contraire, le temps est le meilleur allié de l’homme. Et le plus fidèle. Que nous le voulions ou non, il nous guide toujours vers notre but ; s’il nous précipite dans le tourment, il nous en sort aussi ; sans cesse il nous blesse et soigne nos blessures.

Et moi ?
Je posai la question bien plus tard, dans la maison du grand-père, en regardant fixement son cercueil, comme un astronome regarde le ciel étoilé dans sa lunette, avec l’espoir et le pressentiment que justement cette nuit-là il va découvrir une planète inconnue.

L’avis de Sandrine et d’Ingannmic.

4 commentaires:

  1. Je n'avais pas été vraiment emballée par le style, mais très intéressée par le fond, et charmée par la lumière qui parvient tout de même à éclairer l'ensemble, grâce à la joie de vivre de Petia, et au très beau personnage de Beauté..

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    1. Oui, c'est ce qui est raconté et le ton qui sont marquants. C'est effectivement un récit possédant une grâce et une lumière malgré tout.

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  2. comme tu dis : un beau petit livre, je l'ai lu il y a longtemps mais j'en garde un vrai souvenir

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    1. Je ne connaissais pas, je suis contente qu'on me l'ai prêté.

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