La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 20 janvier 2026

Il ajoutait que la vie était toujours aussi difficile, mais que le pays sortait enfin de la poussière.

 

Sanora Babb, Eux dont les noms sont inconnus, traduit de l'américain par Thierry Beauchamp, édité en France en 2024 aux éditions du Sonneur.


Nous sommes avec la famille Dunne, dans les champs de l’Oklahoma, dans les années 20-30 et la misère règne. Les banques s'approprient progressivement les terres. La sécheresse et la poussière empêchent les récoltes de croître. Il faudrait partir ailleurs, en Californie, pour pouvoir nourrir sa famille.
Cela vous dit peut-être quelque chose.

Le vieil homme avait obtenu une récolte correcte de sorgho à balais cet été-à et le prix de la tonne avait été mailleur que d'habitude, mais une fois que les dettes de l'année eurent été réglées et qu'il eut mis de côté un peu d'argent pour commander par correspondance les provisions de l'hiver, il ne resta plus rien.
C'est le début.

Babb a rédigé plusieurs articles sur un camp fédéral californien destiné aux réfugiés du Dust Bowl. Elle a travaillé pour aider ces réfugiés et a pris de nombreuses notes, à partir desquelles elle a écrit ce roman dans les années 30. Entretemps, elle avait prêté ses notes de terrain à un autre écrivain, John Steinbeck. Il n'y a aucun doute sur le fait que Steinbeck a largement puisé dans ce matériau, mais qu'il n'en a jamais rien dit. En 1939 Steinbeck fait paraître Les Raisins de la colère et c'est immédiatement un succès de librairie et un chef-d'oeuvre. Aucun éditeur n'a voulu du manuscrit de Babb, dont le propos était beaucoup trop proche. Il a fallu attendre 2004 pour que le roman paraisse aux États-Unis.

Münter, Jim Wade nourrissant les porcs, Arkansas 1900

Et alors ?

J'ai lu Les Raisins de la colère en mai 2024 et j'ai énormément aimé. Quelle ampleur ! Quelle vision ! Aucune restriction sur ce point.


J'étais curieuse de lire le roman de Babb. On est ici dans la veine réaliste du roman du 20e siècle, grande attention portée aux pauvres et aux familles, notamment aux femmes, avec une forte dimension sociale collective (en Californie, il y aura une grève et le partage des gains). Nous sommes loin ici des figures allégoriques un peu grandioses de Steinbeck. Nous sommes au ras du sol et tout est très concret. L'écriture me paraît très forte.
La description de la vie en Oklahoma occupe ici les deux tiers du roman et prend toute son importance. D'ailleurs l'espoir d'un retour est infime, mais pas totalement absent.

Les hommes parlaient du blé, ou de la météo dont ils avaient besoin. Une gelée. De la neige pendant l'hiver, qui recouvrirait les champs et s'infiltrerait dans le sol, sous les racines pour que les jeunes plants puissent résister à la sécheresse de l'été. Un peu de pluie au printemps. Pas de grêle. Pas de vents chauds. Aucune année n'était aussi certaine et parfaite que cela mais, chaque saison, les fermiers des terres arides espéraient systématiquement une chose, en craignaient une autre et se remettaient à respirer, soulagés, si la récolte avait tenu le coup.

Et pourtant je n'ai pas réussi à le lire. Sans doute un travers personnel : presque impossible pour moi de lire un livre dont je sais exactement où il va (et pourtant je relis beaucoup, c'est totalement incohérent). J'ai déjà lu cette histoire, je connais le rôle de chacun des personnages et les différentes étapes qu'ils vont franchir. Ma réaction me paraît complètement injuste, mais je n'ai pas réussi à m'intéresser véritablement à eux.

Je vous conseillerai donc, si possible, de le lire avant Les Raisins de la colère. Il serait dommage de ne pas lui donner sa chance.

(J'en ai quand même lu un joli morceau, je vous rassure.)

Les premières ténèbres s'élevaient telle une poussière bleue dans l'air, le ciel courbé semblait s'élancer plus haut et plus bleu encore au-dessus de la troupe. Les lapins bondissaient hors de la route tandis que les petites chouettes et les chiens de prairie se dressaient hardiment ensemble au milieu des monticules. Les hiboux fendaient le crépuscule et se posaient, tels des fleurs au sommet des frêles poteaux téléphoniques de la campagne.


1 commentaire:

  1. Les raisins de la colère est un roman puissant. Je comprends qu'il soit difficile de s'en extraire même pour lire le roman dont il s'inspire.

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