La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 15 juin 2026

Le dîner à la villa Salina était servi avec le faste ébréché qui était alors le style du Royaume des Deux-Siciles.

 

Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard, publication originale posthume 1958, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, édité en France au Seuil.

En 1860, alors que le Risorgimento bat son plein, l’aristocratique famille Salina s’interroge sur son avenir dans la nouvelle Sicile au sein de cette nouvelle Italie. Le prince, désenchanté, un peu paternaliste, un peu tyrannique, comprend qu’il est dépassé et qu’il est temps de faire la place à des familles dites arrivistes, des gens qui ne cachent pas la poursuite de leur intérêt derrière les bonnes manières. Son neveu Tancredi est ambitieux et il tient à conserver ses privilèges. Le nouveau régime et un mariage bien choisi le lui permettront.

« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. », vous vous souvenez ? C’est là-dedans. Cette profonde pensée politique, qui ressort chez les éditorialistes à chaque changement de régime, pourrait être la devise du brillant Tancredi, si insouciant en apparence, si habile dans tout ce qu’il entreprend.

Comme c’est, au fond : rien qu’une lente substitution de classes. Mes clés dorées de gentilhomme de chambre, le cordon cerise de l’Ordre de Saint-Janvier devront rester dans le tiroir, puis ils finiront dans une vitrine du fils de Paolo, mais les Salina resteront les Salina ; et ils auront même quelques compensations : le Sénat de Sardaigne, le ruban pistache de l’Ordre de Saint-Maurice. Breloques les unes, breloques les autres. »


Toutefois, le roman vaut aussi pour la magistrale évocation de la Sicile, de ses campagnes et de ses richissimes palais. Jardins emplis d’oranger, terre desséchée, merveilleux gâteaux aux amandes, histoire millénaire, longues courses avec les chiens de chasse, omniprésence de l’Église, retard culturel à cause de la censure...
Une gelée au rhum avec des cerises et des pistaches 😍, des petits gâteaux aux pistaches, la célèbre timbale de macaronis « l’or bruni qui les enveloppait, le parfum de sucre et de cannelle qui s’en dégageait n’étaient que le prélude de la sensation de délices qui émanait de l’intérieur quand le couteau déchirait la croûte : il en jaillissait d’abord une vapeur chargée d’arômes, on découvrait ensuite les foies de volaille, les émincés de jambon, de poulet et de truffes pris dans la masse onctueuse, très chaude, des petits macaronis auxquels le fumet de viande conférait une précieuse couleur chamois. »

G. Gardet, Chien danois, 1898, marbre Lyon BA
Parce que le chien danois Bendicò joue un rôle important dans le roman.

Il y a aussi un rapport particulier au temps qui passe. Au tout début du roman, alors que le prince Salina médite sur les événements en cours (débarquement de Garibaldi), dans une grande vision, le voici qui semble avoir quasiment résumé tout le roman. L’histoire et le roman feraient-il du surplace ? Puisque rien ne change… Alors même que le prince s’intéresse à l’astronomie et à ces astres réellement éternels du point de vue de l’être humain, astres dont la position répond à des calculs précis et que l’on sait avec certitude pouvoir retrouver à telle date à tel endroit du ciel, il contemple les planètes en observant, jour après jour, le temps humain s’écouler. Il vieillit, il n’a plus sa place, il doit faire la place à d’autres, et son monde est en train de disparaître. Tout change finalement. À cet égard, la grande scène du bal apparaît comme un nouveau bal des têtes, où l’ombre de la mort est omniprésente.

Et pourtant, le roman s’inscrit explicitement dans le moment de son écriture. Le « nous » qui raconte fait allusion aux films d’Eisenstein et à la Seconde guerre mondiale. Tout ce beau monde est bien mort depuis longtemps, mais la Sicile semble quand même éternelle. Et le point de vue exprimé est nettement celui d’une raillerie du Risorgimento.


La pluie était venue, la pluie était repartie ; et le soleil était remonté sur son trône comme un roi absolu qui, éloigné durant une semaine par les barricades de ses sujets, revient régner courroucé mais réfréné par des chartes constitutionnelles. La chaleur redonnait des forces sans brûler, la lumière était autoritaire mais laissait survivre les couleurs, et de la terre la menthe et le trèfle repoussaient prudemment, sur les visages des espoirs méfiants.
Je pense que l’on peut dire que la langue est empreinte à la fois de grandeur et d’ironie.

J’ai vu le film il y a plusieurs années. Il me semble très fidèle au livre, même s’il l’a un peu phagocyté. Difficile désormais de ne pas voir Tancredi avec le regard bleu de Delon.

Et ce guépard ? Un fauve exotique et mystérieux, bien fait pour donner une once d’étrangeté à ces aristocrates. Dans le roman, le blason de la famille Salina représente l’animal dansant, comme une silhouette élégante et inatteignable. Dans la vraie vie, l’ancêtre de l’auteur avait dans son blason un léopard rampant, c’est-à-dire, en héraldique, un lion à la tête de face et le corps vertical (appelé aussi lion léopardé) – sans doute une affectation « à la normande » dans le choix de ces armes, tout comme ce prénom de Tancredi. Voilà sans doute ce qui explique que Il Gattopardo soit traduit The Leopard en anglais.

Pour cette première escapade européenne, Cléanthe nous propose de faire escale dans les îles. Devant l’abondance archipélagique de ma bibliothèque, j’ai retenu deux lectures. La première se situe donc en Sicile, mais notez que vous pourriez aussi lire ce roman pour la thématique des révolutions et des soulèvements. La seconde… dans deux jours.




9 commentaires:

  1. J'ai bien évidemment lu ce Guépard, au siècle dernier... Tu l'as fait exprès de citer ce royaume des deux Siciles au tout début du billet? ^_^ J'ai du aussi chercher archipélagique, pfff.

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    1. J'ai pris cette citation sans considération pour l'actualité fascisto-sexuelle, si c'est ça la question.
      Très bien ce petit sport cérébral dès bon matin pour tes neurones.

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  2. C'est vrai que certains acteurs incarnant tellement bien leurs personnages que c'est parfois difficile de faire abstraction.

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  3. Un roman magnifique, un film qui ne l'est pas moins. La citation que tu as choisie montre bien à quel point l'écriture est ciselée entre ironie et mélancolie.

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    1. Oui, c'est remarquablement écrit. En fait l'écriture est très contemporaine, alors que le récit est ancré dans l'ancien monde.

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  4. Cela fait des années que je me promets de le lire... un rappel bienvenu, donc. Et j'attends la suite avec impatience !

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    1. Et bien profite du mois où il y aura un thème sur les soulèvements politiques pour le glisser ! C'est vraiment un grand livre.

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