Halldór Laxness, La Saga des fiers-à-bras, parution originale 1952, traduit de l’islandais par Régis Boyer, édité en France par Anacharsis.
L’éditeur présente ce roman comme un pastiche de saga islandaise. De fait, nous sommes en Islande et nous suivons la jeunesse de deux imbéciles, Thormod et Thorgeir, élevés dans les récits à la gloire des hommes féroces qui dévastaient les terres, les hommes et les femmes, mais aussi les dragons, et qui faisaient régner la terreur. L’un, Thorgeir, se promet d’être un immense guerrier au service d’un grand roi et l’autre, Thormod, lui promet d’en être le scalde, celui qui composera le poème qui transmettra sa gloire à sa postérité.
Ils ne cessaient de parler de la mesquinerie qui allait toujours croissant en Islande, puisque des hommes libres s’y adonnaient à la pêche à la ligne ou à la garde des moutons au lieu de faire fortune par le combat, la vaillance et le meurtre. (…) Ils étaient d’accord pour mener la vie des fiers-à-bras, sans se soucier de ce que les manants et les esclaves en pensaient, pour se faire des ennemis à la mode des braves et pour faire fortune par leur vaillance.
Le souci est qu’à l’exception de deux femmes qui se disputent Thormod, une à la forme de cygne et une sorcière, tout leur entourage est plutôt enclin à penser que vivre en paix avec ses voisins est une bonne chose et que le christianisme n’est pas si mal. Les débuts de leur existence héroïque est donc plutôt miteuse, à pourchasser des pouilleux, jusqu’à ce que Thormod s’embarque et rejoigne la grande troupe de Thorkell qui met régulièrement à sac l’Angleterre.
Ici la lectrice française découvre ce que les lecteurs islandais savaient sans doute depuis le début : le pastiche est aussi un roman historique. Nous voici aux alentours de l’an mil, avec le pillage de Canterbury par les vikings et la mise à mort de l’archevêque, la constitution du royaume de Knut, puis les raids en Normandie en compagnie des descendants de Rollon, et enfin les guerres entre les royaumes de Norvège, de Suède et du Danemark – ce roman est aussi un pastiche hommage à la grande Saga de saint Olaf de Snorri Sturlusson.
C’est qu’ici le grand récit chrétien de la conversion des peuples en prend pour son grade. Les moines de Normandie trouvent conforme d’incendier la cathédrale de Chartres et de piller et tuer tous les habitants, procèdent à des baptêmes collectifs expéditifs ; Grimkell, premier évêque de la Norvège, a été ordonné par des Arméniens dans une écurie ; le pape illettré ne s’intéresse qu’à l’argent ; Olaf le Gros, roi tyrannique, est transformé en saint patron de la Norvège par un obscur poète boiteux.
Il y en avait qui avaient accroché à leurs frusques des pichets émaillés et autres vaisseaux à boire, des chapelets, des colliers d’ambre ou de corail, des chaussures de femmes, brodées d’argent, du petit-gris, voire des rouleaux de tapisseries artistement exécutées. Certains avaient pendu à leur ceinture les têtes des femmes qu’ils avaient violées dans la journée. Ils trouvaient que la vie valait la peine d’être vécue. (…) Certains firent serment de ne plus jamais se battre pour un autre roi que le Christ qui leur avait donné de saints dogmes à servir par les armes.
Quelle bonne blague, ces sagas, et ces histoires nationales, semble nous dire Laxness. Les héros, les rois, les poètes, toute la matière des mythes et de l’histoire sont raillés de la plus belle façon. Les lecteurs islandais doivent évidemment avoir une lecture bien plus informée que moi, mais j’apprécie la façon dont l’auteur apparaît à plusieurs reprises dans le récit pour justifier ses choix entre des sources contradictoires. La voix de Laxness perce notamment quand il explique qu’un roi craint particulièrement, non tel ou tel ennemi, mais que le peuple découvre pouvoir vivre sans aucun roi (rappelons que l’Islande a vécu durant plusieurs siècles sans aucun roi).
Il faut peut-être être un peu familière des histoires des vikings et des sagas pour apprécier le roman ; j’ai trouvé qu’il se lisait avec beaucoup de plaisir, même si l’écriture de Laxness n’est pas très prenante. Après ma lecture, j’ai consulté Les Peuples du Nord de Lucie Malbos (Belin, collection Les Mondes anciens, 2024) et j’ai pu constaté que l’auteur semble avoir respecté les principales étapes historiques.
C’est aussi un roman d’ampleur, puisque nous voyageons d’Islande en Norvège, en Angleterre et en Normandie, à Kiev, mais il y a aussi une longue incursion au Groenland, d’abord aux côtés des scandinaves qui tentent d’y vivre, puis des Inuits vivant heureux sans roi, sans héros et sans scalde.
| Tête de Viking, 11e siècle Suède, bois de cervidé, musée de Sigtuna |
Vieillards, mendiants et voleurs mutilés combattaient avec leurs béquilles, et les enfants avec leurs jouets. Les pierres pleuvaient dru sur les vikings. Se précipitaient sur eux de dignes dames. Vierges intactes et putes se tenaient côte à côte, déversant sur les vikings de l’urine bouillante tandis que d’autres les aspergeaient de goudron en fusion ou d’eau tirée du fleuve.
C'est le récit de la résistance des habitants de Canterbury contre les vikings.
Laxness a reçu le prix Nobel de littérature et sur le blog il y a :
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