La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 13 octobre 2026

Ces gens ont gardé leur anonymat : leur nom n’apparaît sur aucune liste de notables, de pétitionnaires, presque rien de leur vie n’a laissé de traces écrites.

 

Andrée Lévesque, Les Filles de Jeanne. Histoires de vies anonymes, 2024, paru au Québec aux éditions du Remue-ménage.


C’est un livre d’histoire, de microhistoire.
Au point de départ, il y a Jeanne et ses trois enfants qui vivent parmi le petit peuple de La Rochelle au 17e siècle et qui partent, engagés au service d’un seigneur français installé au Québec, à l’emplacement de ce qui deviendra Trois-Rivières. C’est une famille protestante qui devient catholique avec l’émigration (Jeanne savait lire, ses descendantes ne le sauront pas). Puis le livre suit la lignée, de mère en fille, jusqu’à Marie, au tout début du 20e siècle – et alors on saura pourquoi l’historienne a choisi de s’intéresser à elles.

Le 17 avril 1658, jour où Jeanne Perrin est recrutée par Pierre Deny de la Ronde pour aller travailler en Nouvelle-France, Madeleine, sa fille de huit ans, est incluse dans la transaction car, contrairement à d’autres enfants, elle ne possède pas son propre contrat. Elle aidera sa mère en accomplissant ce qu’on peut attendre d’une jeune enfant ; son employeur ne lui devra rien, sauf le gîte et le couvert.

Ici c’est donc l’histoire des pauvres, des très pauvres, de ceux qui émigrent loin de chez eux et ne reviennent jamais, des paysans, des femmes, encore plus discrètes dans les archives, mais dont on peut quand même faire l’histoire.

D’une génération à l’autre, elles se marient, tiennent la ferme, le linge, les animaux, la nourriture, le soin aux enfants – il y en a entre 9 et 12 pour chacune d’elles – le mari, le mariage… dans un territoire qui change. Les Français sont remplacés par les Anglais, les droits des seigneurs sont abolis, les Acadiens arrivent, il y a le train, une famille décide de s’installer à Manchester, de l’autre côté de la frontière, pour travailler en usine, où les québécois sont des milliers, et puis on revient à la terre, celle que l’on vous distribue (car elle a été volée à encore plus pauvre, les Autochtones) et que l’on défriche en gagnant sur la forêt…

R. W. Pilot, Labour d'automne Saint-Agnès 1936, MNBAQ


L’historienne a traqué les archives, les actes de l’état-civil et les actes notariés, notamment au moment des mariages et des décès, quand on établit l’inventaire de toutes les maigres possessions. Elle retrace ainsi l’ordinaire des vies, de celles et ceux qui ont forgé le Canada tel qu’il est actuellement, anonymes et pauvres, néanmoins bien présents. Elle pose aussi beaucoup de questions – c’est que les vides et les blancs restent nombreux après cette longue recherche.

Ce que les archives permettent de documenter n’est ni la sphère publique, à laquelle ces femmes semblent totalement échapper, ni l’intime trop privé pour se laisser cerner, mais entre les deux, le quotidien, les cycles de vie, l’ordinaire et sa matérialité.

Ces gens ont pourtant existé, bien présents dans des recensements, certificats de mariage, de baptême et de sépulture. Ce sont ces seules sources qui renseignent, assez séchement, sur la composition des familles, tandis que les trop rares inventaires et trois testaments, tous de la même personne, ouvrent une minuscule fenêtre sur leur fortune.

Cette lecture constitue une première participation à la thématique des migrations pour les escapades littéraires de Cléanthe. La seconde, jeudi, un roman.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

N’hésitez pas à me raconter vos galères de commentaire (enfin, si vous réussissez à les poster !).