La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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samedi 16 novembre 2013

Humeur rousseauiste (épisode 1)


Le Verger ou Paysage avec un fermier, vers 1886, Nagano, musée Harmo
La lecture du roman de Nau m’a incité à ouvrir le catalogue de l’exposition Douanier Rousseau qui avait eu lieu au Grand Palais en 2005. Ce sera pour vous l’occasion de deux billets.

Douanier, Rousseau ? Oui, à l’époque il fallait acquitter des taxes pour faire entrer des marchandises dans Paris (ou en faire sortir). Rousseau se tenait à l’octroi, notamment porte d’Auteuil.

Vue du pont de Sèvre, 1908, Moscou, musée Pouchkine
Peintre du dimanche ? Non. Il passait le temps de son travail à dessiner et ses collègues ont été soulagés quand il a pris une retraite anticipée pour pouvoir se consacrer entièrement à son art.

Un soir de carnaval, 1886, Philadelphia Museum of Art
Son art si particulier serait dû à son ignorance de la technique artistique. Bof. On dit toujours des formes d’art peu académiques (la peinture d’avant la Renaissance, l’art des sculptures romanes) que les artistes étaient ignorants des règles de l’art, que s’ils avaient su, ils auraient certainement fait autrement – sous-entendu mieux. Vision paternaliste et réductrice de l’histoire de l’art. Rousseau aurait très bien pu redresser ses perspectives s’il l’avait voulu, ou établir des proportions plus attendues. Mais ça ne l’intéressait guère.

Vue du pont de Grenelle, vers 1892, Laval, Musée du Vieux Château
Un peintre de jungles fantaisistes ? En réalité il a beaucoup peint la banlieue parisienne. Regardez ces paysages dont la gamme colorée fait toute la richesse. Il a aussi peint des portraits mais ils m’intéressent moins, alors vous ne les verrez pas. Non plus que ses très nombreuses peintures allégoriques, louant la liberté, l’égalité, la République.

La semaine prochaine, les fameuses jungles. 
Images scannées dans le catalogue, ou provenant des sites de la RMN ou des Musées.

jeudi 19 septembre 2013

Il se contorsionne le faciès en une abominable grimace qui donne à l’un de ses yeux l’apparence d’un nombril enfantin dessiné de travers.


John-Antoine Nau, Force ennemie, 1903, édité chez ArcheoSF, acheté chez Publie.net

Voilà un roman très surprenant. Le narrateur (apparent) se réveille au début du livre et découvre qu’il est interné dans un asile. Commence la découverte des lieux et le lecteur s’interroge : a-t-on affaire à un vrai fou ? à un homme interné contre son gré par sa famille ? ou bien un peu des deux ? En réalité, le narrateur se révèle habité par une créature… étrange et étrangère. Et le roman bascule dans la SF. Mais le roman est riche. Tout le début se déroule à l’asile, le personnel semblant à peine moins fou que les malades, dans un climat propice à l’érotisme. Et ensuite nous sortons…

Mon gardien n’a même pas la peine d’aller jusqu’à la mairie. Il rencontre à sa descente du fiacre le premier magistrat du bourg, éléphantin paysan au nez bleu orné de narines poilues et aux yeux si invraisemblablement rusés que cela doit lui faire mal de les tenir tout le temps à ce cran d’expression-là.

H. Rousseau, La Fabrique de chaises à Alfortville
Paris, musée de l'Orangerie, image RMN.
J’ai été d’abord impressionnée par la variété des sources d’inspiration : difficile de ne pas songer au Horla de Maupassant quand le narrateur dialogue avec sa créature. De la science fiction également mais la fin baigne dans un climat rousseauiste (le Douanier Rousseau, pas Jean-Jacques) remarquable de poésie. 
Par ailleurs, le travail sur la langue est remarquable puisque chaque personne a son langage à soi. Le narrateur a un vocabulaire un peu précieux, se revendique de Baudelaire, mais Huysmans n’est pas très loin. Les affectations de langage des gens « comme il faut » sont très bien rendues (passages à lire à haute voix). Mais le personnage le plus réussi est sans conteste Léonard, un des gardiens de l’asile, qui déforme tous les mots un peu compliqués pour les adapter à son sabir, disant "egzitation" pour excitation, "journaux illuscrês" pour illustrés et "domieure" pour demi-heure. 
Il fait passer la Françoise de La Recherche pour une puriste. C’est tout à fait savoureux.

Moi qui suis habitué, je reconnais leurs voix l’une de l’autre, les yeux fermés. Celle du petit, du Dr Bid’homme, c’est bien plus râpeux, plus essolent, tandis que le père Froin c’est que magistueux. Mais des « nouvelles gens » comme vous, ça sait-y, la première fois ?

H. Rousseau, Les Joueurs de Football,
New-York, the Solomon R. Guggenheim Museum, image RMN
Par ailleurs, le roman mêle une grande violence anti-bourgeoise, met en scène un viol et laisse libre cours à des rêveries érotiques (le roman est contemporain des débuts de la psychanalyse) (en revanche les personnages féminins ne sont pas aussi réussis).

Tenez, moi, j’étais dans les Ponts-et-Chaussées ; j’aimais les Chaussées ! J’aurais voulu inventer des rouleaux en velours pour les égaliser et je rêvais de les bourrer de nougat en guise de cailloux ! J’adorais les Ponts ! Au point de festonner leurs tabliers, si j’avais pu ! Mais pas de plaisanteries tintamarresques, alors qu’il s’agit de choses graves ; j’étais donc un employé modèle ! Eh bien ! mon atroce femme m’a si vilainement persécuté, m’a si bien fait prendre tout en dégoût qu’il fallait se mettre à quatre – et de forts gaillards ! – pour m’extraire des caboulots mal fréquentés où je mangeais mon bien aux dominos et où j’ai fini par me soûler à l’heure et à la journée.

Ce roman est une réussite. C’est aussi un objet curieux dont on se demande d’où il sort.
Il s’agit du premier roman décoré par le jury Goncourt. Il faut préciser que ledit jury était précisé par Huysmans.