La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 23 juillet 2020

Attends-moi sur le rivage, mon ami, mais il ne m’entend pas et continue de marcher.

Kazuo Ishiguro, Le Géant enfoui, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch, parution originale 2015, édité en France par Gallimard.

Dans une Angleterre, d’où les Romains sont partis et les Normands pas encore arrivés, mais où les ogres sont restés, très « Âges obscures », un couple âgé, Axl et Beatrice, entament un long voyage pour se rendre dans le village de leur fils. Ils ont beaucoup hésité, mais craignent de perdre tous leurs souvenirs. En effet, là où ils vivent, la mémoire s’effiloche étrangement, peut-être à cause de cette brume mystérieuse qui envahit les esprits.

Mais, là encore, je me demande si ce que nous éprouvons aujourd’hui au fond de notre cœur ne ressemble pas à ces gouttes qui dégringolent des feuillages gorgés d’eau au-dessus de nos têtes, alors que la pluie a cessé depuis longtemps. Je me demande si, sans nos souvenirs, notre amour est destiné à s’estomper et à mourir.

C’est un voyage long et fatiguant, sur des chemins inconnus, parmi des souvenirs lointains. Même si la région semble en paix, il y est sans cesse question des anciennes guerres entre Saxons et Bretons, des massacres et des vengeances, que tout le monde semble avoir oubliés. Ou plus ou moins. Axl et Beatrice rencontreront un village où tout le monde est affolé, un monastère au passé inquiétant, des créatures étranges, des bateliers inquiétants. Mais ils ne seront jamais séparés.
Croix d'Easby, 800, pierre, V&A
Dans ce paysage de montagnes, de collines, de forêts, de landes, d’eaux, où l’être humain est toujours un inconnu, et donc une potentielle menace, où il faut faire confiance, sans savoir, plane l’esprit du roi Arthur. Ses chevaliers y ressemblent à des troncs d’arbre moussu, sauf un, Gauvain, âgé, mais encore redoutable, qui erre, dont la mémoire embrouillée mêle les époques, aux confins de la raison et de la folie, fidèle à un roi et à un idéal, ou désormais conscient de l’inutilité de son action. Cette utilisation du mythe arthurien est très habile, car il s’implante progressivement dans le roman et prend de plus en plus de consistance, sans que le lecteur ne s’en rende réellement compte, relié étroitement aux vies des deux héros et à leur périple.
La fin reste ouverte, pour le guerrier, pour le garçon, pour Axl et Beatrice, incertain et plein d’espoir.

Je passerai de la somnolence à un état de demi-éveil, je verrai le soleil se coucher sur l’eau et le rivage s’éloigner encore, je replongerai dans mes rêves en dodelinant de la tête jusqu’à ce que la voix du batelier me tire doucement de ma songerie une fois encore. Et s’il devait me poser des questions, comme certains disent qu’il le fera, je lui répondrai honnêtement, car que me reste-t-il à cacher ? Je n’ai pas eu d’épouse, bien que j’aie parfois désiré en avoir une. Mais j’ai été un bon chevalier qui a fait son devoir jusqu’au bout. Je le lui dirai, et il verra que je ne mens pas. Il ne me dérangera pas. Le coucher de soleil paisible, son ombre tombant sur moi tandis qu’il passe d’un côté de son embarcation à l’autre.
  
J’ai aussi lu Auprès de moi toujours qui est très très bien.

mardi 22 mai 2018

Je serai heureuse de pouvoir me reposer – de m’arrêter, de penser et de me rappeler.

Kazuo Ishiguro, Auprès de moi toujours, traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch, parution originale 2005.

La narratrice est une femme, arrivée à un moment important de sa vie (le lecteur mettra du temps à comprendre qu’elle n’est pas âgée, mais qu’elle est à un moment où elle est amenée à effectuer ce retour sur elle-même) et elle nous raconte son enfance et sa jeunesse. Elle a grandi à Hailsham. C’est à la fois un roman anglais se déroulant dans un pensionnat (tradition bien établie), un roman sur l’apprentissage des sentiments et sur les histoires d’amour plus ou moins heureuses, mais il y a autre chose… Le lecteur aura besoin de beaucoup de temps pour comprendre ce que signifie les mots « dons » et « accompagnante » qui parsèment les souvenirs d’enfance. C’est d’ailleurs toute le talent de ce roman : nous faire sentir que nous sommes dans un environnement littéraire très familier et en même temps nous faire sentir que c’est un monde entièrement différent du nôtre. C’est que rien ne nous est expliqué, puisque la narratrice se plonge dans ses souvenirs. Elle n’a pas besoin de longues considérations pédagogiques. C’est ainsi que par petites touches nous comprenons lentement, avec étonnement, incrédulité et puis horreur, de quoi il retourne.
Le cœur du récit est constitué par cette plongée dans les souvenirs, ces discussions autour du passé, ces interprétations différentes d’un même fait. Le tout se tient dans un climat de grande douceur et de mélancolie, qui laisse transparaître le caractère de la narratrice, aimant la solitude, pleine d’humanité et d’empathie. Tout cela est pourtant très mélancolique. Nous circulons sur les routes de l’Angleterre d’un lieu à l’autre, avec de la musique dans la voiture, en repensant aux gens que nous avons connus et qui ne sont plus là, c’est doux et triste à la fois.
Un roman envoûtant.

Dehors il y a des gens comme Madame, qui ne vous détestent pas et ne vous souhaitent aucun mal, mais qui frissonnent néanmoins à la seule pensée de votre existence – de la manière dont vous avez été amené dans ce monde et pourquoi – et qui redoutent l’idée de votre main frôlant la leur. La première fois que vous vous apercevez à travers les yeux d’une personne comme celle-là, c’est un instant terrifiant. C’est comme vous entrevoir dans un miroir devant lequel vous passez chaque jour de votre vie, et soudain il vous renvoie autre chose, une image troublante et étrange.
 
So British. Oxford.