La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 8 octobre 2019

Je me couchais rageur, me réveillais taciturne.

Roberto Arlt, Le Jouet enragé, parution originale 1926, traduit de l’argentin par Isabelle et Antoine Berman, édité en France par les Éditions cent pages.

En quatre chapitres, le narrateur, Silvio, un adolescent, raconte ses débuts dans la vie et sa lutte pour gagner un peu d’argent. Le vol avec les copains du quartier (et le goût immodéré pour les romans d’aventure et Baudelaire), la nécessité de gagner sa vie auprès d’un commerçant avare, l’espoir d’être mécanicien (notre héros est inventeur), le travail comme courtier en papier et la tentation de se créer un destin.

Ainsi vivions-nous des jours d’émotion sans pareille, jouissant de l’argent de nos larcins, de cet argent qui avait pour nous une valeur spéciale et paraissait même nous parler dans un langage expressif. (…) Ce n’était pas l’argent vil et odieux que l’on abhorre parce qu’il faut le gagner avec des travaux pénibles, mais un argent agilissime, une sphère brillante avec deux jambes de gnome et une barbe de nain, un argent truandesque et dansant dont l’arôme, tel un vin généreux, nous poussait vers de divines ripailles.

Il est question ici de la petite vie des petites gens de la ville, de ceux qui triment pour pas grand-chose et qui savent que leur vie entière se passera ainsi, avec des chaussures trouées, de la mauvaise nourriture, des murs sales, des insultes et peu ou pas de beauté. Silvio est tour à tour rebelle et résigné, donnant des coups de pied au sort, inventif et plein d’ardeur. Le jouet enragé, c’est peut-être lui, l’adolescent furieux, à moins que ce ne soit tout simplement cette envie de vivre qui le pousse en avant et l’empêche de ne jamais s’arrêter. En travers de cette lutte quotidienne, il y a beaucoup d’humour, humour noir compris, et des échappées lyriques. Et aussi des portraits savoureux.
Lu avec beaucoup de plaisir.
Il s’agit du premier roman publié par Arlt. Il a publié de très nombreuses chroniques dans la presse. J'ai lu les Eaux-fortes de Buenos Aires.

Une sensation de dégoût commença à emplir ma vie de rage dans cet antre, entouré de ces gens qui ne vomissaient que de paroles de profit ou de férocité. Ils me transmirent la haine qui crispait leurs gueules, et il y eut des moments où je perçus dans la boîte de mon crâne une nuée rouge qui se mouvait avec lenteur.

Ce qu’il y a, c’est que ces choses, on ne peut pas les dire aux gens. Ils vous prendraient pour un fou. Et moi je me dis : que fais-je de cette vie qu’il y a en moi ? Et j’aimerais la donner… l’offrir… m’approcher des gens et leur dire : « Vous devez être gais, vous savez ? Vous devez jouer aux pirates… bâtir des cités de marbre… rire… lancer des feux d’artifices. »

E. Zernova, Usine de conserves de poisson, 1927, Moscou Galerie nationale Tretiakov.

mardi 7 juin 2016

Cet enfoiré d’Arlt. Grand écrivain.

Roberto Arlt, Eaux-fortes de Buenos Aires, traduit de l’argentin par Antonia García Castro, textes écrits entre 1928 et 1933, publiés en France par Asphalte.

De petits textes doux-amers et délicieux à la fois.

Arlt a fourni pour la presse argentine ces articles, ces eaux-fortes comme il les appelle. L’eau-forte est une technique de gravure qui s’opère à l’aide d’un liquide acide et d’une pointe qui égratigne le métal… vous saisissez la métaphore ? Arlt parle du Buenos Aires qu’il connaît, dresse des portraits des différents types d’habitants et l’ensemble forme un tableau contrasté.

Dans sa tête de chien respectueux des lois qui régissent la vie en société, un concept se fit jour : je ne pouvais qu’être bénéfique à sa maîtresse, et c’est en tant que tel qu’il m’a regardé, avant de me faire la fête, complètement solidaire de la logeuse alors qu’elle me vantait le lit plein de puces et le canapé recouvert d’une toile dorée fort indiquée pour incuber lesdites puces. À mesure qu’elle s’attendrissait en énumérant les mérites du canapé populeux, Chaplin remuait la queue avec un enthousiasme grandissant, comme s’il voulait me faire comprendre que lui aussi, en chien délicat, avait apprécié la douceur et le moelleux du canapé.
D'après Wikipedia, les armes de Buenos Aires
(ça n'est pas kitch du tout).
C’est un plaisir de se promener dans ce Buenos Aires disparu et de rencontrer toutes les populations formant cette ville : les Turcs, les Italiens, les mots de français, les paysans venus des campagnes, les musiques les plus variées, les riches, les pauvres. Une figure prédomine dans l’ensemble : celle de l’homme n’en fichant pas une. Arlt en détaille tous les types possibles, de celui qui ne veut pas travailler, à celui qui ne peut pas, à celui qui tient le mur à celui n’est bon à rien. Le ton est plein d’humour, mais l’affection n’empêche pas la satire.
Plusieurs chroniques sont centrées sur la langue. Visiblement, si l’on en croit la traductrice, Arlt écrit la langue de la rue, avec ses mots d’argots aux origines variées, aux définitions déformées. Il s’intéresse aux trajets parcourus par ces mots venus de loin pour décrire la réalité de la rue ou du café d’à côté. Lui-même possède un étrange nom allemand et s’intéresse aux mots italiens, mais aussi génois et napolitains.
L’humour et le ton piquant n’empêchent pas l’auteur d’égratigner la politique de l’État brésilien : les chômeurs sont nombreux, les grands travaux inadaptés, l’administration corrompue et pléthorique.

Vous ne faisiez que passer, passer pour la voir, rien de plus, mais vous vous êtes arrêté… Je ne sais pas, disons pour dire bonjour. Pour ne pas être impoli. Et vous vous attardez un moment pour faire un brin de causette. Quel mal y a-t-il à ça ? Et soudain, on vous offre une chaise. Vous dites : « Non, non, ne vous dérangez pas. » Mais, quoi ? La petite a filé à toute vitesse. Et une fois que la chaise est là, vous vous asseyez et on continue la causette.
Chaise baratineuse, chaise ensorceleuse.