Varian Fry, Livrer sur demande, parution originale 1945, traduit de l’américain par Édith Ochs.
1940-1941, Varian Fry est à Marseille, envoyé par l’Emergency Rescue Committee, pour sauver une liste d’écrivains et d’artistes qui fuient à la fois le Reich et la police de Vichy – l’État français s’étant engagé à « livrer sur demande » toute personne réclamée par les autorités d’occupation. Fry dépasse largement son mandat puisqu’avant son expulsion du territoire français il réussit à aider environ 2 000 personnes à partir. Ce livre constitue ses mémoires de ces quelques mois, racontées à partir de notes et de souvenirs, écrit pendant la Guerre pour justifier son action.
Cette fois, on dirait que les réfugiés sont vraiment piégés. Ils sont parqués en France comme du bétail dans l’enclos de l’abattoir et la Gestapo n’aura qu’à venir se servir.
Un livre mené d’un ton extrêmement rapide et sans fioriture, plein de noms propres, efficace et sans effet. Personnel politique de la gauche européenne, artistes, soldats, malfrats marseillais, contacts variés. On s’y perd, de même que dans le maquis des visas d’entrée, de sortie, de transit, de laissez-passer, de passeports… L’essentiel est de percevoir cette atmosphère d’arbitraire et de débrouille, de chance et de complaisance, qui permet à certains de s’échapper, tandis que d’autres n’en sortiront pas.
Ils n’ont rien contre les réfugiés, mais ils ne feront rien pour eux non plus. La plupart d’entre eux ne se rendent pas compte qu’ils mettent en jeu l’honneur de leur pays en arrêtant ceux auxquels il a donné asile et en les livrant aux Allemands pour qu’ils soient exécutés.
Il y a, comme une respiration, le séjour à la villa Bel-Air avec André Breton et sa famille, et quelques artistes (Wilfredo Lam, Victor Brauner, André Masson, etc.). Un moment suspendu du surréalisme.
Il y a surtout l’hostilité du consulat des États-Unis, soi-disant pays neutre, qui ne fera pas un geste envers de possibles gauchistes.
| Tragic à la manière des comics, un collage réalisé par André Breton en 1941 à la villa Bel-Air (collection privée). |
Un livre sans ambition littéraire, mais qui a pour but de convaincre de l'efficacité d'une action, au milieu d'un chaos historique et dramatique.
Dire que la vie de tant de gens a pu dépendre du fait de comprendre tout ce charabia.
Fry a été reconnu Juste parmi les Nations.
Sur un sujet proche, Transit, le roman d’Anna Seghers.
Il y a quelques jours la Ville de Marseille a rendu hommage à Vladimir Vochoc, mentionné dans le livre. Je vous résume l'article de Benoît Gilles paru dans Marsactu pour vous donner une idée. Vochoc est nommé en 1938 consul de Tchécoslovaquie à Marseille. Mais après les accords de Munich, son pays n'existe plus. Il a pourtant conservé tous ses tampons et toutes ses relations politico-diplomatiques. Il fournit ainsi des centaines de passeports à Varian Fry, qui en finance l'impression, jusqu'en 1941, date à laquelle il est arrêté et placé en résidence surveillée. Heureusement, il parvient à s'enfuir et à rejoindre le gouvernement de Tchécoslovaquie en exil à Londres. (ensuite il a été emprisonné par les communistes et il s'est marié avec une Française, c'est un vrai héros).
Cela donne aussi une idée de l'atmosphère de débrouille et de n'importe quoi qui régnait alors.