La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 13 novembre 2018

C’est pas avec eux autres que j’vas me faire du fun !

Michel Tremblay, Des nouvelles d’Édouardtome 4 des Chroniques du plateau Mont-Royal, paru en 1984.

Je reprends cette saga au long cours.
Le tome 1 permettait de faire connaissance avec toute la famille, le tome 2 était centré sur l’école des bonnes sœurs pour les filles et le tome 3 s’installait dans le théâtre populaire de Montréal. Ici…
Alors d’abord nous avons un prologue d’une grande tristesse et franchement tragique, puisque nous assistons à la mort d’Édouard en 1976. Après cela, j’ai dû me forcer pour lire le reste (qui est pourtant très bien). Nous lisons en effet le carnet qu’Édouard a tenu en 1947 lors de son voyage à Paris. Et ça, c’est vraiment un beau morceau !

Il est six heures du matin. Paris se réveille. Les vidangeurs viennent de passer. Un remue-ménage de maudit qui a secoué tout le quartier. Le ciel est maintenant tout blanc après avoir passé par toutes les teintes de rose et d’orangé possibles. L’envers d’hier soir. Le recommencement.

Nous avons donc le récit d’un homosexuel vendeur de chaussures, empli de complexes culturels et sociaux, nourri de cinéma, qui voyage à bord d’un grand paquebot vers Paris, avec des évocations désopilantes de la vie à bord, et qui découvre Paris depuis une chambre de Montmartre. Surprise, désillusions, espoir, émerveillement, les émotions se succèdent dans toute leur force. C’est le Paris et la France d’après-guerre que découvre Édouard, où Le Havre n’est pas encore reconstruit, où il y a encore des tickets de rationnement, où les appartements ne sont pas encore équipés de salles de bain ni de toilettes. Bien sûr, il y a une saveur particulière à lire tout ça quand on connaît à la fois Paris et le Québec, car nous pouvons nous retrouver dans chacune des incompréhensions du Canadien (la numérotation des étages, les toilettes, la nourriture, les horaires des repas, etc.). Le sommet du roman est atteint avec une magnifique déambulation dans Paris, depuis Montmartre jusqu’à Saint-Germain-des-Prés, sur les traces de Simenon et de Zola. On croise un excellent restaurant, des prostituées, les Halles (c’est aussi une ville qui a disparu depuis longtemps), un club de jazz, des amoureux sur les bancs publics, des intellos. Dans le tome 3, le surgissement de Valery Giscard d’Estaing m’avait fait rire aux éclats, mais ici c’est un certain Jean-Paul et une certaine Simone (qui lui en impose) qui apparaissent à une terrasse de café. Un bel hommage à Paris !

Édouard a dû passer devant cette maison de l'île de la Cité.
J’sais pas pourquoi j’ai peur de m’ennuyer comme ça. Faut pas que je m’attende à ce qu’y se passe sans arrêt des choses affriolantes, chus pas dans un film comique, chus dans la vraie vie pis la vraie vie dure plus longtemps qu’une heure et demie ! Faut qu’y’aye des moments creux de temps en temps sinon on virerait vite fou !

Ce voyage place Édouard face à ses nombreux complexes. Trop heureux, insatisfait, craignant le ridicule, ne se sentant jamais à sa place, c’est un voyage de formation (qui m’a rappelé bien des réactions personnelles lors de mes premiers séjours hors de France). Sa constante inquiétude intime contribue au ton doux-amer du roman, à la colère qui pointe sous le ton potache.
Encore un très bon opus, même si sous l’humour, pointe le tragique et surtout le mal-être du héros.

Je passais doucement la main sur la pierre chaude en me disant : « Chus vraiment là, y faut absolument que j’apprécie ce qu’y m’arrive… » J’ouvrais mes yeux bien grands, je voyais tout, mais on aurait dit que la signification de ce qui se déroulait devant moi ne se rendait pas jusqu’à mon cerveau.



9 commentaires:

  1. C'est drôle deux fois M Tremblay cette semaine sur les blog, ah mais oui c'est le mois du Québec, autant pour moi
    je note car je n'ai lu qu'un roman de lui mais qui m'avait amusé et ému

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je lis un volume de cette saga chaque année, donc tu verras encore son nom en novembre ! En plus il a beaucoup produit.

      Supprimer
  2. grâce à toi je viens de tapoter sur le web, en effet c'est un auteur très prolixe du coup j'ai noté plusieurs titres quant à avoir le temps de les lires c'est une autre paire de manche

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Si tu dois n'en choisir qu'un, je te conseille vivement (très très vivement) Un ange cornu avec des ailes de tôle (ou quelque chose comme ça).

      Supprimer
    2. Oui c'est bien le titre Nathalie et effectivement c'est très bon. Au théâtre de Tremblay ma pièce préférée demeure Hosanna ! Ouf

      Supprimer
  3. Mais ils s'appellent tous Tremblay dans ce pays. Au festival d'Avignon, vu aussi des pièces de théâtre d'un Tremblay.. A moins que ce ne soit le même ?
    Cette vision de Paris avec Sartre et son Castor, les Halles, etc... aurait pu être la mienne si je n'avais pas été Marseillaise à l'époque !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Alors oui il y a beaucoup de Tremblay au Québec et oui Michel Tremblay a fait du théâtre. Mais ça peut être un autre quand même...

      Supprimer
  4. il faut vraiment que je lise le début de cette saga vu que je n'ai lu que le 6e ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah oui commencer par le début serait peut-être mieux !

      Supprimer

Les commentaires sont libres mais ça empêche pas chacun d'être responsable de ce qu'il/elle écrit (ou, comme le dit une amie, "Ce n'est pas une raison pour faire les cons").
Ça ne marche pas ? Utilisez le mode nom/URL et laissez seulement un nom (et prouvez que vous n'êtes pas un robot). Merci !