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jeudi 10 octobre 2024

Il vivait la vie qu’il vivait, comme tout le monde, et il payait son dû comme tout le monde.

 


James Baldwin, Harlem Quartet, parution originale 1978, traduit de l’américain par Christian Besse, édité en France par Stock.

 

Le narrateur, Hall, revient sur la mort de son frère Arthur, plusieurs années auparavant, mû par le besoin de raconter et de transmettre à ses enfants, et de vivre.

C’est l’enfance et l’adolescence d’une famille noire à Harlem, dans les années 50-60, une famille unie et aimante. Les parents et les deux garçons, dont Arthur qui chante le gospel dans les églises. C’est aussi l’histoire et les liens avec une famille amie, celle de Julia et de Jimmy, oppressante et destructrice, celle-là. Petite fille, Julia est évangéliste et elle prêche, avant d’abandonner cette voie.

J’ai beaucoup apprécié la façon dont Baldwin parvenait à retranscrire cette vie des églises. Je me situe à des années-lumière des églises noires-américaines, de ce rapport à la parole religieuse qui sert à parler à la fois de l’expérience collective et de la vie individuelle, avec ces échanges entre le chanteur et la foule, le prêcheur et les croyants, mais voilà que Baldwin le recrée magistralement. Il le raconte à la fois dans les familles, mais aussi dans les églises du Nord, et dans celles du Sud, notamment au moment de la lutte pour les droits civiques.


Ah ! Il n’y avait pas de place, chantait Crunch, pas de place ! à l’auberge ! Il ne chantait pas un voyage en Égypte deux mille ans auparavant, mais sa mère, son père et lui-même, et ces rues juste là-dehors, mon frère, ces rues devant chaque porte, ces rues que nous arpentons, toi et moi, et que nous continuerons à arpenter jusqu’à ce que nous nous rencontrions.


Il y a d’ailleurs la parfaite description de la terreur qui règne dans le Sud des États-Unis. Les noirs de New-York découvrent un monde quand ils s’y rendent et le récit des précautions et de l’attente des coups de fil est là pour rappeler ce qu’ils risquent. Là encore, Baldwin parle de la différence de mentalité et d’histoire et d’expérience entre les différentes populations noires du pays. Je note que la lutte pour les droits civiques semble d’ailleurs changer peu de choses pour ces gens, opération relevant de la bonne conscience blanche (trop aimables, ces gens qui vont nous autoriser à marcher librement).

Mais le cœur du roman est constitué par Arthur, par Hall, par Julia et Jimmy, et les relations entre eux, et l’amour qui se lie entre eux, par leur solitude aussi et par leur difficulté à vivre et à s’accepter. Julia, la petite évangéliste qui envoie tout valser, qui voyage en Côte d’Ivoire pour y chercher je-ne-sais quoi. Hall qui veille sur son frère et qui veut transmettre à sa femme et à ses enfants toute cette histoire de personnes déchirées. Les souvenirs de la guerre de Corée et des amis disparus, sans doute tués quelque part. Arthur et Jimmy, le chanteur et le pianiste, ces amants que l’amour ne parvient pas toujours à sauver.


Pour la première fois, je m’interrogeai sur l’amour et je me demandai si je trouverais en moi la force de donner l’amour et de le recevoir : d’accepter ma nudité comme sacrée et de tenir pour sacrée la nudité d’un autre. Car, sans amour, le plaisir fane vite, se fait amer dans la bouche et a tôt fait d’épuiser ses inventions. Il faut qu’une âme existe à l’intérieur du corps que vous serrez, une âme que vous vous efforcez d’atteindre, une âme qui s’efforce d’atteindre la vôtre.


Hall raconte peu la déchéance, les rencontres sordides, les médisances, la drogue, les attaques quand un noir s’écarte du gospel des églises pour aller chanter le jazz, ou qu’il préfère les hommes. Son récit vise à protéger la mémoire d’Arthur disparu, ses souvenirs, à conserver le rayonnement et l’espoir, à transmettre cette image à ses enfants – j’ai le sentiment que ce récit protège également le lecteur contre la tristesse et l’abattement.


Oh ! mon frère aimé, quand le monde est en feu, ne veux-tu pas du sein de Dieu pour oreiller ? et je lui dit : Non, ils découvriront ce qu’il y a au bout de la route.


L’ensemble est tellement prenant, les pages de ce livre sont si denses et pleines de tout ce qu’il y a à dire pour raconter des vies passées.

 

Et alors, là, elle ne chante pas seulement Jésus, elle chante son fils. Peut-être tous les chants gospels sont-ils nés du blasphème et de la présomption – ce que l’Église appellerait blasphème et présomption : s’identifier à la souffrance de Dieu et la faire sienne, s’identifier à sa propre souffrance et mettre le Tout-Puissant au défi d’accorder ou de refuser sa miséricorde. Nous serons deux au pied de la pitié : mon Dieu et moi !

 

Neel, Alvin Simon, 1959 privé


La congrégation, assise, attend et laisse échapper enfin, avec le chanteur, un gémissement lointain, une sorte de rugissement souterrain, étouffé, comme le premier signe avant-coureur d’un tremblement de terre.

    Je songe à des amis que j’ai connus

Pas déjà, il ne pouvait pas penser à des amis qu’il avait connus ; mais il évoquait peut-être l’heure, si proche, qui emporterait ceux devant lesquels il chantait à présent ; ou bien le fait que lui, simplement à cause de la fragilité sacrée de sa jeunesse, puisse être forcé de continuer le voyage sans eux.

    Qui en ce monde ont souffert et vécu

Oui, approuvent l’océan des chapeaux féminins, les rochers des épaules masculines : un vent léger fait frissonner la mer, caresse les rochers, tombe, puis se relève,

    Ils sont montés au ciel

et certains lèvent leur visage vers le vent, et d’autres le couvrent de leurs mains,

    Et je voudrais savoir

Tout est immobile. Seule la voix s’élève comme un oiseau solitaire face à la tempête qui approche.

    Que font-ils à présent ?

    Ah ! tonne le piano, et Oui, souffle le vent,

    Que

et la voix, l’oiseau solitaire, monte,

    font-ils au paradis

    Aujourd’hui ?

    Là où péché et chagrin s’effacent

    Lavés par la rivière qui passe

    La rivière de la paix, ah oui,

    Que font-ils là-haut aujourd’hui ?

 


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Les romans :

La Conversion : dur et âpre, très très bien
Un autre pays : un roman prodigieux, commencez par celui-ci !
La Chambre de Giovanni : son roman le plus connu
L'Homme qui meurt : 
l’universalité de la solitude et du besoin d’amour des êtres humains.

Les recueils d'essais :

Retour dans l'oeil du cyclone
Chronique d'un pays natal

 

Bon, c’est aussi un livre où on boit et où on fume beaucoup trop.

mardi 22 septembre 2020

Je leur montrerais ce que c’était exactement que d’être un Noir.

 James Baldwin, L’Homme qui meurt, traduit de l’américain par Jean Autret, parution originale 1968, édité en France par Gallimard.

Un grand roman (en même temps, c’est Baldwin, hein).

Un acteur célèbre fait une crise cardiaque un soir. Il n’en meurt pas, mais contraint au repos, voyant celles et ceux qui se pressent à son chevet, il se remémore quelques étapes de sa vie.


Ma douleur était un coursier que je devais apprendre à mater. Je jetai ma cigarette par la fenêtre et la regarder tomber et mourir. Je songeai à me jeter après elle. Je n’étais pas un cavalier, et la douleur n’était pas une monture.


Leo Proudhammer est noir, né et grandi à Harlem. Il parle de ses parents, de son frère Caleb, avec qui il s’est senti jadis si proche, mais plus maintenant. Il est bisexuel, mais il parle surtout de Barbara, une blanche du Kentucky, car entre eux il y a tant d’amour et d’impossibilité de vivre ensemble. Il y a ses débuts au théâtre, ses petits boulots minables. Le tout dans un pays raciste et corseté. Il y a des moments tragiques, et puis la vie et l’espoir reprennent leur cours.

Oui, certains passages sont difficiles à lire. Je pense aux pages où Caleb raconte ses années de prison. De façon générale, le récit de l’enfance du narrateur est empreint d’une grande tristesse. On y voit comment une société construit la haine de soi chez de petits enfants, comment, presque inévitablement, les enfants noirs en viennent à mépriser leurs parents, puis à se mépriser eux-mêmes, puis, devenus grands, à espérer faiblement pour leurs propres enfants, avant de renoncer. Les joies y semblent fausses ou fragiles, éphémères, enfouies dans le souvenir. La lutte politique ou la religion sont mensongères et la vie de famille ou l’amitié peuvent rapidement sombrer.


Sans doute aimais-je mon père, mais je ne voulais pas avoir la même existence que lui. Je ne voulais pas devenir comme lui, il était l’exemple vivant de la défaite. Il était incapable de corriger mes imperfections. Aucun de mes aînés ne pouvait me corriger parce que j’étais horrifié par la vie qu’ils menaient. J’étais assez grand pour comprendre comment leur existence avait suivi ce cours, mais la fureur et la pitié ne sont pas l’amour, et la volonté de dépasser sa situation signifie que l’on n’a pas de modèles ; seulement des exemples vivants.


Et il y a l’amour et l’amitié, qui sauvent malgré tout. L’Homme qui meurt n’est pas empreint de la même sensualité qu’Un autre pays, où les personnages sont baignés de solitude (d’alcool), et de désir et où les barrières tendues par la société peuvent disparaître, même si c’est temporaire. Il y a aussi le jugement de la société sur les femmes, gardiennes de la pureté de tout et n’importe quoi. Ici, il y a la grande histoire de Leo avec Barbara (mais aussi avec Christopher), qui suscite la réprobation de tous, noirs et blancs, et qui complique la vie de tout le monde. C’est une relation particulière, mais malgré les impossibilités et les déceptions, si le narrateur survit à sa crise, ce n’est pas tant grâce à l’hôpital que grâce à la présence de ceux que l’on appelle les proches.

J. Villon, Portrait de l'artiste, 1942, Rouen BA

Le narrateur du roman est souvent désespéré, plein de haine, contre les Blancs, contre lui-même, contre les Noirs, contre la police, contre tout un tas de gens. On tremble pour lui, même si on sait qu’il a fini par réussir à devenir cet acteur célèbre que l’on reconnaît dans la rue. Il se découvre porté par une rage de vivre, une impossibilité de renoncer, lié par l’affection que lui porte diverses personnes tout au long de son existence. C’est aussi un roman sur la jeunesse et le temps qui passe. Les héros de Baldwin sont souvent jeunes, ne sachant pas très bien ce qu’ils veulent et qui ils sont, se débattant dans une société qui ne veut pas d’eux, ou qui ne veut pas d’eux comme ça. Le narrateur s’exprime comme s’il était âgé et qu’il était capable de jeter sur tout cela un regard rétrospectif, mais il n’a pourtant que 39 ans. Ces quelques jours d’hôpital sont une pause dans une existence que l’on devine encore riche et longue. Et pourtant, beaucoup de choses sont déjà jouées.

Un roman qui raconte l’universalité de la solitude et du besoin d’amour des êtres humains.

 

Il y a des moments, dans la vie – et il n’est pas nécessaire qu’ils soient longs, ni qu’ils paraissent très importants – qui compensent bien des vicissitudes ; ils peuvent racheter, justifier la douleur, le désarroi dans lesquels nous vivons, et nous donner assez de courage, non seulement pour les supporter mais aussi pour en tirer parti ; ce sont les instants qui nous permettent de connaître le prix de l’amitié ; si l’on peut vivre avec sa propre souffrance, on respecte la souffrance des autres, et ainsi, brièvement, mais d’une manière transcendantale, on peut se soulager mutuellement de ses peines. C’est un message de ce genre que j’eu l’impression de lire dans les yeux de Pete quand il leva son verre en me regardant. Son regard écartait la terreur, les affres, la haine, le mépris, l’isolement humain.

 

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Un autre pays - mon préféré ! Un roman prodigieux !
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mardi 21 avril 2020

Je pleurerai un jour à cause tout ça.

James Baldwin, La Chambre de Giovanni, traduit de l’américain par Élisabeth Guinsbourg, parution originale 1956, édité en France par Payot.

Un petit roman très émouvant.
Le narrateur, David, se trouve dans le Sud de la France, avec une bouteille de vin rouge, et il parle d’Hella, une jeune femme à qui il avait proposé le mariage, et de Giovanni, un jeune homme qui va bientôt mourir. Alors David raconte son histoire. Son attirance pour les hommes, suivie aussitôt du rejet de ses désirs, son hétérosexualité assumée, sa haine des « tapettes » n’est-ce pas, son mal-être, son départ de New York pour Paris, sa rencontre avec Giovanni, Giovanni encore et toujours.

Au cours des jours à venir – que Dieu m’accorde la grâce de les vivre –, dans la clarté de ce matin gris, la bouche amère, les paupières rougies et enflammées, les cheveux ébouriffés et moites d’un sommeil tourmenté, regardant, à travers la fumée de mon café et de ma cigarette, le garçon sans intérêt, indifférent, de la nuit précédente, qui bientôt se lèvera et disparaîtra comme la fumée, je reverrai Giovanni, tel qu’il était cette nuit-là, si attirant, si vivant, toute la lumière de cet antre sombre accrochée à ses cheveux.

C’est l’histoire d’un jeune homme qui ne sait pas qui il est, ou qui le sait mais ne veut pas le savoir, ou qui le cache, plus à lui-même qu’aux autres, qui fuit tout ce qu’il est, en laissant loin de lui sa famille, en ne s’attachant ni à rien ni à personne, en se bardant d’égoïsme et de petites remarques acerbes et dans cette solitude, c’est le portrait de chacun d’entre nous. Qui ne s’est pas retrouvé à boire seul un verre de vin et à espérer malgré tout un nouveau matin ?
C’est un roman déchirant, où l’amour est sans issue. Il n’y a pas là l’espoir qui portait, malgré tout, les personnages d'Un autre pays. Il y a le portrait de New York et de Paris (de la Seine et des Halles, le ventre de Paris). La misère affective des homosexuels obligés de se cacher et se subir les regards et les moqueries et les insultes. Les relations humaines polluées par les secrets et les non-dits. Il y a la fin, terrible, qui évoque la mort brutale de l’être aimé. La scène déchirante des adieux entre David et Giovanni, et malgré tout, continuer à vivre.
 
Jean Genet (Brest 2006) par Pignon-Ernest et qui apparaît comme une ombre dans le roman.
Je me tiens debout à la fenêtre de cette grande maison, dans le sud de la France, tandis que tombe la nuit, la nuit qui mène à l’aube la plus terrible de la ma vie. J’ai un verre à la main, une bouteille devant moi. J’aperçois mon image dans la lueur de plus en plus obscure de la vitre ; mon image est élancée, un peu comme une flèche, mes cheveux blonds brillants. Mon visage ressemble à un visage que vous avez vu maintes fois. Mes ancêtres ont conquis un continent, ils ont traversé des plaines jonchées de morts jusqu’à un océan qui, tournant le dos à l’Europe, faisait face à un plus sombre passé.
C’est le premier paragraphe.

Le matin fait peser sur mes épaules un espoir insoutenable et, prenant dans ma poche l’enveloppe bleue que Jacques m’a envoyée, je la déchire lentement en mille morceaux que je regarde danser dans le vent, le vent qui les emporte au loin. Mais, tandis que je me retourne et m’avance vers le groupe qui attend, le vent m’en rapporte quelques morceaux.
C'est le dernier paragraphe.

James Baldwin sur le blog :
Deux excellents romans que vous devez lire absolument, surtout le second :

lundi 8 juillet 2019

Quelqu’un que nous aimions est parti.

James Baldwin, Un autre pays, traduit de l’américain par Jean Autret, parution originale 1962, édité en France par Gallimard.

« C’est prodigieux », me suis-je dit en refermant ce roman.
Dans le premier chapitre, nous suivons l’errance de Rufus, un musicien noir à New-York, sans domicile et mourant de faim après avoir connu le succès. De désespoir, il se jette dans l’Hudson et se suicide. Ensuite, l’essentiel du roman est constitué par la vie durant les mois qui suivent de sa sœur, Ida, de ses amis blancs, Cass et Richard, Vivaldo, Eric, autant d’artistes fauchés, rêvant de faire carrière.

Tous les visages, même ceux des enfants, exprimaient un désenchantement suave ou empoisonné qui donnait à leurs physionomies un contour d’une extraordinaire netteté comme si on les avait taillées dans la pierre.

En voilà un magnifique roman dont il est bien compliqué de se débrouiller. Il y a d’abord le gouffre qui sépare les noirs et les blancs. La mort de Rufus est-elle strictement individuelle comme le pense Vivaldo ou la détresse profonde dans laquelle il s’était retrouvé est-elle commune aux noirs de Harlem comme le clame sa sœur ? Deux couples mixtes sont à l’œuvre, Rufus et Leona, mais surtout Ida et Vivaldo qui s’aiment et s’affrontent. Il semble impossible de sortir de la malédiction de la couleur de la peau, surtout au vu de l’immense pression sociale qui s’exerce sur les uns et les autres. Il y a aussi les hommes et les femmes, tout simplement, qui s’aiment et se trahissent, se soutiennent et ne se comprennent pas, dans une société puissamment sexiste. Il y aussi l’amour des hommes pour les femmes et l’amour des hommes pour les hommes, avec ses humiliations et ses silences et son apprentissage douloureux. Il y a de très belles scènes de sexe et ce n’est pas si fréquent. Il semble que Baldwin ait mis tout de lui dans chacun de ses personnages, surtout dans ce romancier qui n’arrive à rien de satisfaisant.

Elle pensa à son visage, tel qu’il avait été quand ils s’étaient rencontrés, et le considéra maintenant. Elle songea à tout ce qu’ils avaient découvert ensemble, à tout ce qu’ils étaient l’un pour l’autre, et au nombre de petits mensonges qui avaient contribué à édifier leur vérité unique et particulière ; cet amour qui les unissait l’un à l’autre. Elle avait dit non bien des fois, à bien des choses, alors qu’elle savait qu’elle aurait pu dire oui, à cause de Richard ; elle avait cru, à cause de Richard, à beaucoup de choses auxquelles elle n’était pas certaine de croire vraiment.

Ici on boit des litres de whisky, on fume des kilomètres de cigarettes, on prend le taxi et on écoute du jazz. C’est un beau roman sur New-York et ses différents quartiers, Harlem, le Village, Brooklyn, les rues sillonnées par les taxis, la peinture moderne au Metropolitan. C’est aussi un roman pour l’Amérique, où tous les rêves sont possibles.

Ce que vous ne savez pas, vous autres, dit-elle, c’est que la vie est une garce. C’est la plus grande salope qui puisse exister. Vous n’avez pas l’habitude de payer votre dû, et ça va vous paraître diablement dur, ma petite, quand l’heure de régler les comptes sonnera. Il y a un tas d’arrérages à casquer, et je sais très bien que vous n’avez pas un rotin d’avance.

Benton, America Today (détail), 1920-30, Metropolitan
J’ai eu le sentiment que ce roman constituait un magnifique cas pratique complémentaire des articles et essais de l’auteur. Des réflexions théoriques prennent ici vie et chair, des thèses s’incarnent avec énergie et sensualité : l’obsession des blancs pour la sexualité des noirs, la bonne conscience des blancs, la haine violente des noirs et leur désespoir, les récits de bagarre pour un regard.
Un livre où il y a beaucoup d’amour, heureux et malheureux. Au travers de ses personnages Baldwin raconte son expérience d’aimer, d’être aimé, de ne pas parvenir à comprendre l’autre, d’être abandonné, de désirer, de s’abandonner à quelqu’un.

En tout cas, il savait s’exprimer avec un saxophone. Il avait un tas de choses à dire. Planté sur l’estrade, les jambes écartées, il battait l’air, emplissait ses poumons et, frémissant à la musique de ses vingt ans, il hurlait dans son instrument : Est-ce que vous m’aimez ? Est-ce que vous m’aimez ? Et encore : Est-ce que vous m’aimez ? Est-ce que vous m’aimez ? Est-ce que vous m’aimez ? C’était en tout cas la question que Rufus entendait, la même phrase répétée sans cesse, sur des airs variés, presque insoutenable, avec toute la force que le gars pouvait y mettre. Le silence des auditeurs devint total, l’attention de chacun se figea soudain, les cigarettes restèrent éteintes et les verres ne quittèrent plus les tables.
  
Baldwin sur le blog :
Un roman, La Conversion, magnifique et stupéfiant, mais plus âpre que celui-ci.



jeudi 30 mai 2019

J’aime l’Amérique plus que tout autre pays au monde et, pour cette raison précise, je revendique le droit de la critiquer constamment.

James Baldwin, Chronique d’un pays natal, traduit de l’américain par J. A. Tournaire, recueil d’articles, parution originale en livre en 1955, édité en France par Gallimard.

Recueil d’articles et de petits essais, à l’approche un peu plus ardue que dans Retour dans l’œil du cyclone, mais avec néanmoins plein de choses passionnantes.
Tout d’abord, trois articles qui tournent autour de la littérature et du cinéma, des noirs dans le roman américain, des auteurs noirs, du cinéma noir, avec La Case de l’oncle Tom et Richard Wright. Quelquefois un peu théorique, surtout si on n’est pas familier de ces sujets comme moi, mais Baldwin propose des réflexions étendues qui remettent ces différentes œuvres dans le contexte plus large des États-Unis. On y retrouve ce ton implacable, à la fois ironique, plein de rage contenue et de distanciation critique. Baldwin possède cette capacité d’alterner entre ses propres impressions et souvenirs et une pensée théorique globale, à l’échelle du pays. Cette solidité argumentative est assez impressionnante, j’avoue !

Le plus dur dans tout cela était que je me trouvais forcé d’admettre quelque chose que je m’étais toujours caché à moi-même (une chose que le Noir américain a dû se cacher à lui-même parce qu’elle conditionnait sa condition sociale) : ma haine et ma peur des Blancs. Ceci ne signifiait pas que j’aimais les Noirs ; au contraire, je les méprisais, peut-être parce qu’ils n’avaient pas su produire Rembrandt. En fait, c’est le monde entier que je redoutais et haïssais. Et cela signifiait, non seulement que je lui conférais par là un véritable pouvoir de vie ou de mort sur moi-même, mais encore que dans ces limbes autodestructeurs je ne pouvais espérer arriver un jour à écrire.

Puis, trois articles sur Harlem et le moment de la mort de son père, en 1943. Ici les thématiques politiques s’entrecroisent avec les notes autobiographiques et avec le portrait de la famille. Le ton se fait ici plus personnel et touchant. Il y a aussi le portrait du quartier de Harlem, de sa population, de son climat explosif, de sa pauvreté.
Enfin, trois articles écrit depuis Paris et la Suisse. Ces séjours prolongés en Europe amènent Baldwin à réfléchir sur son identité, celle des noirs américains, celle des noirs africains (à l’époque, la décolonisation commence tout juste), celle des blancs américains et celle des blancs européens. Là encore, je suis plus sensible au témoignage qu’à la théorie, mais que cette lecture est enrichissante ! Sous l’écriture de Baldwin, les évidences et les a priori, parce qu’on est trop faignant pour réfléchir, se fissurent tandis que des réalités brutales sont mises en lumière sous nos yeux.

C’est donc une erreur sentimentale de croire que le passé est mort ; cela ne signifie rien de dire que tout est oublié, que le Noir lui-même a tout oublié. Ce n’est pas une question de mémoire. Œdipe ne se souvenait pas de ses fers et pourtant les marques qu’ils avaient laissées attestaient le destin vers lequel ses pieds le conduisaient. L’homme ne se rappelle pas la main qui l’a frappé, les ténèbres qui l’ont terrorisé lorsqu’il était enfant, et pourtant cette main et ces ténèbres demeurent en lui, inséparables de lui à jamais, elles font partie de l’égarement qui l’agite chaque fois qu’il songe à s’enfuir.
Paul Colin, Joséphine Baker, crayons, Mucem.
De façon générale, Baldwin montre très bien comment la situation des États-Unis (la traite, l’esclavage, la ségrégation, le racisme) engendre de violents conflits d’identité à la fois chez les blancs et chez les noirs, et donc une fatigue mentale permanente, pour l’individu face à son miroir, mais aussi dans le cadre des relations sociales. En même temps, en tant que noir américain de New York, il a l’habitude du fonctionnement mental des blancs new yorkais, mais se trouve désarçonné par les blancs du Sud des États-Unis (où il est gravement en danger) et par les blancs européens. Il montre aussi comment aux États-Unis les blancs et les noirs vivent ensemble, bon gré mal gré, et comment leur destin est désormais inextricablement lié. La présence ancienne des noirs sur le sol des États-Unis a contribué à façonner l’identité même des américains, blancs et noirs, contrairement à l’Europe. Oui, c’est aussi une façon de réfléchir sur l’Europe. Encore une fois, il est aussi exigeant envers les blancs qu’envers les noirs.
Je note l’état de vétusté des immeubles parisiens immédiatement après la guerre (avec des pages proches de celles lues chez Michel Tremblay).

Il en résulte que deux Américains, un Noir et un Blanc, ne discutent pas du passé, sauf par allusions prudentes et rapides. Ils sont par contre tout à fait disposés l’un et l’autre – faisant ainsi preuve de beaucoup de bon sens – à remarquer que l’on a considérablement exagéré l’importance de la tour Eiffel.

Joyce a raison de dire que l’histoire est un cauchemar – mais c’est peut-être le cauchemar dont personne jamais ne peut vraiment s’éveiller. Les hommes ne peuvent échapper au piège de l’histoire pas plus que l’histoire ne peut échapper au leur.

 Baldwin sur le blog :
La Conversion - Un roman que je vous conseille extrêmement vivement.
Retour dans l'oeil du cyclone


jeudi 29 novembre 2018

Tu es un poète et tu ne crois pas à l’amour.

James Baldwin, Retour dans l’œil du cyclone, traduit de l’américain par Hélène Borraz, articles parus de 1960 à 1985, édité par Christian Bourgois (le recueil n'existe pas aux USA).

Retour à Baldwin. Ces différents articles nous permettent d’accéder à la pensée de Baldwin sur les États-Unis, leur histoire, le racisme, la ségrégation et autres misères de l’homme contemporain. Autant le dire, je ne suis pas familière du sujet (moi, peau blanche vivant en France), que j’approche depuis peu grâce à divers romans, documentaires et expositions. Bref, sur un sujet que je ne maîtrise pas, je trouve que les textes de Baldwin sont d’une grande intelligence, d’une grande ambition intellectuelle et d’une grande sincérité. C’est un discours salutaire, qui, comme le dit une amie, a le mérite de nous donner l’impression d’être moins ignare après sa lecture.

Car le mal est dans le monde : sans doute pour toujours. Aucune croyance, aucun dogme ni, certainement, aucune personne ne peuvent empêcher son existence ; il demeure à chacun, nu, seul, encore et encore et encore, d’arracher son salut de ses sombres mâchoires.

Ces articles parlent aussi bien de la vie Harlem, de l’attitude de la police vis-à-vis des noirs, de l’antisémitisme des noirs, de l’enseignement, de l’hypocrisie du gouvernement à défendre des universités pour les noirs, de l’ambivalence du Nord et du Sud des États-Unis, d’homosexualité, des déchirements internes aux noirs américains, du fait que le racisme fait du mal également aux blancs et plus généralement à tous les êtres humains.
L’accent est mis sur l’enfant, l’enfant noir découvrant peu à peu qu’il vit dans un pays de mensonge, où les idéaux mis en avant ne s’appliquent ni à lui ni à sa famille ni à ses amis. La haine et la rage et la violence qu’engendre une telle prise de conscience sont particulièrement bien décrits par Baldwin. 
Je retiens également un article très intéressant sur la langue des noirs américains et sur l’américain plus généralement.
À lire pour s’oxygéner l’esprit. Et lisez son roman La Conversion.

Mais qu’arrive-t-il à l’esprit du pauvre Blanc, homme ou femme ? Ceci : ils ont été éduqués à croire, et croient désormais irrémédiablement que, si terribles que soient leur existence et le malheur qui s’abat sur eux, une consolation existe, semblable à une révélation céleste – au moins, ils ne sont pas noirs. Mon hypothèse est que, de toutes les choses abominables qui puissent arriver à un être humain, c’est là une des pires. Mon hypothèse est que, dans le Sud, ce qui est arrivé aux Blancs est, d’une certaine manière, bien pire que ce qui est arrivé aux Noirs.

Au fond, j’avais appris que le désir d’un homme pour un autre rôde partout, avide, désespéré, incroyablement isolé, et culmine souvent dans la drogue, la piété, la folie ou la mort. J’avais aussi l’impression terrible de me voir, moi, à la queue d’une longue file indienne, avançant lentement : bientôt je serais le prochain.

Merci Magali pour la lecture.


D. Stevens, Amy, 1930, Musée d'Ottawa.

jeudi 21 juin 2018

Sûr que le Seigneur nous a dotés d'un bon berger.

James Baldwin, La Conversion, traduit de l’américain par Michèle Albaret-Maatsch, parution originale 1953, édité en France par Rivages.

Dans une première partie nous faisons connaissance avec John, le jour de ses quatorze ans, qui vit avec sa famille à Harlem dans les années 30. Il s’interroge sur la voie qu’il compte suivre : celle du Seigneur ou l’autre, qui ne semble pas très bien définie, mais qui le conduirait à s’opposer violemment à son père. Puis nous voici samedi soir, à l’église, et nous plongeons dans l’intimité des pensées de la tante, du père et de la mère de John, en remontant le fil de leurs souvenirs et de leurs secrets. Chacun d’eux oscille entre le péché et Dieu.

L’âme demeurait en suspens, muette, dans le silence, le vide et la terreur qui séparaient les vivants des morts.

Voilà un livre puissant, sombre et très prenant, qui part dans les tréfonds de l’âme humaine. Jeune homme débauché devenu prédicateur, femme amoureuse, femme abandonnée, enfant balloté de famille en famille, dans un monde où les noirs craignent d’être lynchés, ont toujours tort face à la police, partent en masse vers le Nord du pays et travaillent pour un salaire de misère. Le cœur du roman est constitué par la lutte de chaque individu avec Dieu. C’est que ce n’est pas le christianisme européen : ici l’on chante en s’accompagnant d’un tambourin, on prêche, on gémit, on crie, on entre en transe, on est terrassé et on se relève. Le texte de la Bible, notamment celui de l’Ancien testament, sert de parabole pour raconter la vie des noirs aux États-Unis et pour donner des indications sur la vie personnelle. Se libérer de l’esclavage comme l’on sort de l’Égypte, se libérer du démon comme l’on traverse le désert. 

I a pas de petites ou de grandes fautes, intervient sœur McCandless. Satan, i glisse son pied dans la porte et i reste pas en place tant qui l’est pas entré dans la pièce. T’es dans le Verbe ou tu y es pas – y a pas de demi-mesure avec Dieu.

Le ton du roman est particulièrement sombre, même si la lumière de la présence divine est toujours visible, même vacillante, même éloignée, en raison du poids terrible du péché qui pèse sur chacun. Un rapport difficile et malsain au désir et à la sexualité, et même à l’amour, la dénonciation de l’orgueil de ceux qui se détournent de Dieu, la lutte permanente entre les aspirations individuelles d’émancipation et le poids de la contrainte sociale et de la peur de la damnation. Chacun apparaît aussi désespérément seul, les liens avec la famille étant ténus, fragiles, cachant des secrets, des rancœurs, des haines inexpliquées, l’absence d’amour véritable ou un amour très maladroit. Chaque individu s’affronte directement aux ténèbres les plus intimes de son âme et peut voir avec terreur la damnation ouverte sous ses pas.
J. Lawrence, La bibliothèque, 1967, PAFA.
Il s’efforça de fuir – ces ténèbres, ces gens – pour gagner la terre des vivants, là-haut, si loin. La peur était sur lui, une peur plus dévastatrice que tout ce qu’il avait connu jusque-là, tandis qu’il se tournait et se retournait dans les ténèbres, tandis qu’il se lamentait, chancelait et rampait à travers les ténèbres sans trouver la moindre main, la moindre voix, la moindre porte.

Mention spéciale pour les dialogues. Ce que cette langue est vivante !

Elle soupira et se détourna légèrement pour regarder par la fenêtre. « Ton papa te bat passe qui t’aime. »
Roy éclata de rire. « C’est pas le genre d’amour que je comprends, la mère. Et qu’est-ce tu crois qui me ferait si i m’aimait pas ?
- I te laisserait continuer tout droit, riposta-t-elle aussitôt, tout droit jusqu’en enfer où on dirait que t’as décidé d’aller de toute façon ! Tout droit, mon petit monsieur, jusqu’au jour où quéqun te collera un coup de couteau ou de flanquera en prison.