Orhan Pamuk, Istanbul, parution originale 2003, traduit du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse, édité en France par Gallimard/Folio.
Une longue évocation d'une ville, d'une enfance et du choix de la carrière d'écrivain, c'est tout cela que compose Pamuk, dans ce grand récit parsemé de petites photos en noir et blanc.
Nous voici maintenant au cœur du sujet : depuis ma naissance je n'ai jamais quitté les maisons, les rues et les quartiers de mes origines.
Le récit d'une petite enfance, puis d'une jeunesse, au sein d'un grand immeuble, puis d'appartements, d'une famille de moins en moins riche, mais qui reste riche, les relations avec les parents et avec le grand frère. Une certaine histoire de la ville, centrée sur la première moitié du XXe siècle, quand elle passe de Constantinople à Istanbul, quand les Ottomans chutent et que la République s'installe.
Face au parfum de défaite, d'effondrement, d'humiliation, de tristesse et de dénuement qui pourrit insidieusement la ville, le Bosphore est profondément associé en moi aux sentiments d'attachement à la vie, d'enthousiasme de vivre et de bonheur.
Lisant ce livre en 2025, alors qu'Istanbul dépasse les 15 millions d'habitants et fait incontestablement partie des grandes cités de la planète, je découvre avec étonnement ce texte où il est question avant tout de déclin, de tristesse et de mélancolie. Ce ne sont pas des mots que j'associe à Istanbul. C'est que Pamuk nous parle d'une époque (il est né en 1952) où les vestiges des pachas ottomans sont encore visibles, mais disparaissent progressivement, détruits par les incendies et les chantiers immobiliers de béton. L'immense empire a disparu et si la ville est encore pour quelques années multilingue et multiethnique, le récit des émeutes indique que cela sera de moins en moins le cas. L'évocation de la ville est nourrie d'abord par la lecture des écrivains français du 19e siècle ayant séjourné en ville (Nerval, Gautier, Flaubert), puis par la lecture des érudits turcs attachés à ce passé et mal intégrés dans le mouvement d'occidentalisation nationaliste, mais également par l'observation minutieuse de gravures occidentales du 18e siècle. Toutefois on comprend que ces lectures et observations s'interpénètrent avec les propres marches du jeune homme dans la ville, dans des quartiers alors en pleine transformation, alors que lui-même s'interroge sur son avenir et sur lui-même.
Pourquoi est-ce que je m'intéresse tant à ce qu les voyageurs occidentaux ont dit à propos d'Istanbul, ce qu'ils y ont fait, ce à quoi ils ont pensé, ce qu'ils ont écrit à leur mère ? Un peu parce que m'identifie parfois à eux (…). Aussi parce que les voyageurs occidentaux m'ont appris plus de choses au sujet des anciens paysages d'Istanbul et de son quotidien que les écrivains stambouliotes qui ne prêtaient aucune attention à leur ville.
En parallèle, Pamuk fait le portrait de la classe sociale de ses parents, riches du nouveau régime, mais en faillite constante, férus d’occidentalisation, pas forcément à leur place dans ce monde qui tombe et qui tarde à s'établir (difficile de ne pas songer à Proust et à son portrait de l'aristocratie en pleine IIIe République). Lui-même parle de sa vie avec sa famille, ses années d'école, son goût pour le dessin, la peinture et les vues du Bosphore – avant le choix de l'écriture.
| S. Stone, Si Berlin était Constantinople, 1929 photomontage, Museum Folkwang Essen |
Il est question des ruines d'une civilisation, de la mélancolie profonde des rues, de l'ironie face l'expression favorite des Occidentaux (à savoir « entre passé et présent, entre Orient et Occident »), mais aussi face à la course à la modernité, du désintérêt total vis-à-vis de Byzance, du peu d'intérêt pour les grands monuments iconiques et du passage des navires de guerre soviétique dans le Bosphore.
Mais dans les années qui ont suivi, les faillites de mon oncle et de mon père, les parages de biens et de propriétés, les disputes entre mes parents ont provoqué par endroits des fissures qui ont rapidement effrité et appauvri la famille et notre petite famille nucléaire ; cela éveillait en moi de la tristesse chaque fois que je venais visiter l'appartement de ma grand-mère. Ce sentiment de défaite, de perte, et de tristesse dont Istanbul avait hérité suite à la chute de l'Empire ottoman avait, quoique avec un peu de retard et sous un autre prétexte, fini par nous affecter nous aussi.
En hiver, dans la pénombre du soir précoce, les teintes noir et blanc des gens qui rentrent chez eux à pas précipités me procurent le sentiment que j'appartiens à cette ville et que je partage quelque chose avec eux. Et j'ai l'impression que l'obscurité de la nuit va recouvrir le dénuement de la vie, des rues et des objets et que, en inspirant et expirant à l'intérieur des maisons, dans les chambres et sur les lits, nous allons tous nous retrouver confrontés aux rêves et aux illusions issus de l'ancienne richesse d'Istanbul désormais bien lointaine, et de ses bâtisses et légendes perdues.
Orhan Pamuk a reçu le prix Nobel de littérature en 2006. J'ai également apprécié Les Nuits de la peste.
Cette lecture s'inscrit dans les Escapades européennes de Cléanthe.

Istamboul est une grande ville où ça bouge, c'est l'impression que j'en ai eue (il y a déjà quelques années.
RépondreSupprimerOui mais je suppose que tu n'y étais pas dans les années 50, ce n'est pas du tout la même époque, d'autant que l'auteur parle surtout de la 1e moitié du 20e siècle.
SupprimerJ'ai apprécié "Mon nom est rouge", le seul livre de Pamuk que j'ai lu mais ne suis pas certaine d'avoir envie de lire sur sa vie...
RépondreSupprimer"sa vie"... on s'arrête quand il sèche les cours à l'université. C'est un récit d'enfance et de formation, heureusement qu'on n'a pas sa vie.
SupprimerJ'ai raté le RDV à Istanbul mais je n'avais pas beaucoup d'idées de lecture à part les romans de Pamuk. Mon préféré reste Mon nom est rouge.
RépondreSupprimerTu es la 2e à citerne titre, va falloir que j'aille voir ce que c'est !
SupprimerJ'avoue qu'avec un titre pareil, je n'ai pas eu de mal à trouver une idée de lecture.