James Matthew Barrie, Peter Pan et Wendy, traduit de l’anglais par Nathalie Azoulai, édité en France par P.O.L. en 2026.
À Londres, Mr et Mrs Darling sont un jeune couple, à la fois normal et excentrique, avec trois enfants. Ils n’ont pas de nurse, mais une chienne pour les garder. Une nuit, la fenêtre de la chambre s’ouvre… Vous croyez connaître la suite, mais en fait, peut-être pas.
Mrs Darling entendit pour la première fois parler de lui en rangeant l’esprit. Toute bonne mère se doit, le soir venu et une fois ses enfants endormis, de fourrager dans leurs esprits pour y remettre de l’ordre avant le lendemain matin, et de remballer tout ce qui a pu s’éparpiller dans la journée.
John, Michael et Wendy s’envolent et partent avec Peter Pan pour l’île du Grand-Jamais. Jamais quoi ? L’île où on ne parvient jamais ? D’où l’on ne revient jamais ? L’île qui disparaît à jamais ?
Sur ces rivages magiques, les enfants qui jouent viennent jour après jour échouer leurs canots pour l’éternité. Nous aussi, nous y sommes allés. Nous pouvons toujours entendre le son du ressac, mais y aborder, plus jamais.
Là-bas des garçons passent leur temps à jouer, dorment dans une cabane sous la terre et luttent contre les pirates. Il y a des baignades dans le lagon et des Peaux-Rouges conformes à tous les clichés que l’on se fait d’eux. Île de fantaisie ? À voir. Le capitaine Hook est réellement sombre et terrifiant, avec ses cheveux noirs et ses yeux myosotis, mélancolique et distingué. Et les enfants aspirent à avoir une maman quelque part. Mais Wendy se rend compte que là-bas on oublie tous ses souvenirs de la vie passée. John et Michael vont-ils tout oublier ? Et si l’on ne pouvait jamais revenir ?
Et qui est Peter Pan ? Un être insouciant et joyeux, un tyran égoïste et vantard, un petit garçon qui prétend avoir tout oublié de sa vraie mère, mais dont on ne saura jamais l’histoire, quelqu’un qui veut empêcher à tout pris les autres de repartir, mais qui est trop fier pour l’admettre, un enfant enfermé dans la solitude et l’oubli, mais qui ne s’en rend pas compte, une existence tragique peut-être… mais il a sept ans et il est éternel.
Non seulement il n’avait pas de mère, mais il n’avait pas le moindre désir d’en avoir une. Il trouvait qu’on surestimait les mères. Wendy comprit aussitôt qu’elle face à une tragédie.
Comme vous le voyez, le texte est plus complexe et sombre, et surtout plus ambivalent, que les images d’un certain dessin animé. Les affrontements avec les pirates sont réels et on tue et on meurt. On peut avoir le coeur brisé ou briser le coeur de quelqu’un d’autre. Peter Pan oubliera Wendy – enfin pas vraiment, mais il ne s’en rendra pas compte ; elle pleurera.
Ce que l’on retrouve à l’identique en revanche, c’est Wendy en super maman, reprisant les chaussettes et lavant le linge, raccommodant et cousant sans relâche. Il s’agit certes d’une vision très conservatrice du rôle des filles, mais Barrie traite le thème avec beaucoup d’ironie. C’est tout à la fois avec un certain sens de l’observation, malice et tendresse, qu’il montre que le grand jeu des enfants est de jouer à l’existence normale des adultes – sauf Peter qui s’y ennuie à mourir et qui ne veut pas entendre parler des mères. Aucun jeu ne vaut le bonheur d’avoir une maman qui vous borde et raccommode vos chaussettes. Il me semble que Barrie (vivant seul) traite avec un humour très anglais la vie domestique et conjugale. Les enfants s’échappent du cadre, y reviennent, mais leur existence reste empreinte de la nostalgie des rêves. Voilà pourquoi leurs jeux sont si sérieux et si vrais.
Quel tapage joyeux que cette danse où ils se tamponnaient sur le lit et partout dans la pièce ! C’était plus une bataille de polochons qu’une danse et, quand ils eurent fini, les polochons en redemandaient encore, comme des compagnons qui savent qu’ils ne se reverront peut-être jamais.
Barrie (1860-1937) a d’abord composé une pièce de théâtre en 1904, puis son roman Peter and Wendy en 1911. C’est ce dernier texte qu’Azoulai a traduit (évidemment, il faut lire la préface après hein !). En postface elle explique ses choix de traduction des noms propres. La page Wikipedia recense un nombre incalculable d’adaptations (films muets et parlants, dessins animés, pantomimes, pièce de théâtre, comédie musicale…) – tous les droits étant au bénéfice d’un hôpital pour enfants.
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| Véronique Esterni, Tous les silences ne font pas le même bruit, 2022 Car il y a des fées et des sirènes dans l'île du Grand-Jamais. |
Je ne compte pas regarder le texte anglais, mais je note que la traduction fait bien entendre de nombreux jeux de mots (souvenirs de L’Île au trésor et d’autres marins notables pour le capitaine Hook) et les jeux sur les rythmes et les sonorités. Cette dimension ludique de la langue n’est pas sans rappeler Alice au pays des merveilles, que j’aimerais bien relire en changeant de traduction (non, je ne m’offrirai pas celle de la Pléiade).
Ils arrivaient maintenant au-dessus de l’île redoutable et volaient si bas qu’un arbre leur grattait parfois les pieds. À l’oeil nu, on ne voyait rien d’horrible, mais ils progressaient lentement, laborieusement, exactement comme s’ils se frayaient un chemin à travers des forces hostiles. Ils restaient parfois suspendus en attendant que Peter frappât l’air de ses poings.
- Pan, qui donc est-tu ? lança-t-il d’une voix cassée.
Notez que l’île du Grand-Jamais pourrait être votre île des escapades européennes pour le 15 juin.
Et il en sera ainsi tant que les enfants seront gais, innocents et cruels.
Jeudi, un autre livre pour enfants.

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