La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mardi 13 avril 2021

Il resta debout, muet et solitaire, au milieu de la pièce déserte.

 Herman Melville, Bartleby, traduit de l’américain par Jean-Yves Lacroix, publié originellement en feuilleton en 1853.

 

Beaucoup entendu parler ; enfin lu ce petit livre énigmatique !

On est dans le monde des employés et des hommes de lois de New York, dans un bureau où le narrateur et ses salariés copient des actes à la main et les collationnent (cela vous campe une époque délicieusement surannée, imprégnée de tabac, de sueur et de bière). Un jour il recrute un scribe au maintien impeccable et au teint cadavérique : Bartleby. Employé modèle, mais il refuse – pardon, il préfère ne pas – effectuer certaines tâches, puis de plus en plus de tâches, puis de travailler, puis, etc.


J’étais donc assis dans cette même posture lorsque je l’appelai et lui exposai rapidement ce que j’attendais de lui, savoir, l’examen de concert d’un petit document. Imaginez ma surprise, non, mon indignation, lorsque, sans se départir de son quant-à-soi, Bartleby, d’une voix singulièrement douce et ferme, me répondit, « je préférerais ne pas ».


Bartleby est avant tout déstabilisant. Par son absence de révolte (apparente), d’argumentation, de position théorique ou rhétorique, par son simple refus. Inacceptable, inadapté, inquiétant, désespéré. Sa simple présence devient de plus en plus insupportable à ses contemporains.


Non sans quelques élancements de révolte impuissante devant la suave effronterie de cet inexplicable scribe. C’était, en effet, essentiellement cette extraordinaire douceur qui non seulement me désarmait, mais encore en quelque sorte, m’émasculait. Car je le considère comme provisoirement émasculé celui qui permet en toute placidité à un employé à gages de lui dicter sa volonté et de le chasser de ses propres appartements.


Le livre parvient très bien à nous faire sentir la profonde détresse du personnage. Un tel sujet pourrait être traité sur le ton de la farce, du grotesque ou de la satire, mais ce n’est nullement le cas ici. Au contraire, nous voyons inexorablement Bartleby aller vers sa fin, sans que rien ni personne ne puisse le retenir. Quelle désespérance pour lui ! Voilà un homme complètement effacé de la ville de New York.


"Pour le moment je préférerais ne pas être un petit peu raisonnable," fut sa réponse, douce comme un cadavre.

B. Hartman, Trinity Church et Wall Street, 1929 Brooklyn museum


Dans ce livre si connu, le narrateur est aussi important que l’insaisissable Bartleby. C’est lui qui nous raconte, qui essaie de comprendre, qui est empathique, qui est le premier à se heurter à l’énigmatique employé, d’autant qu’on le juge responsable de cette situation (il y a quand même quelques moments cocasses). Il est si démuni qu’il choisit la fuite plutôt que l’affrontement. Il est puritain, mais non dépourvu de bonté, un peu trop vaniteux ou étroit d’esprit, mais disposé à accepter l’excentrique. Il subit la force du poids social et du jugement de ses contemporains. On le devine au bord du précipice, fuyant la tentation de ressembler à son employé.

Cet épisode de la petite vie d’un bureau est raconté dans une langue sobre et d’une grande précision.

 

Mortifié par sa conduite et résolu, comme je l’avais été dès mon arrivée au bureau, de le chasser, j’avais néanmoins le sentiment étrange qu’une force superstitieuse frappait à mon cœur et m’interdisait de mettre mon projet à exécution, allant jusqu’à me taxer de traître si j’osais proférer le moindre mot d’amertume contre l’être le plus désespéré du genre humain.

 

Melville sur le blog :

 Moby Dick

Benito Cereno


jeudi 13 juin 2019

Que signifiaient les énigmes et les contradictions qui s’étaient succédé tout le long du jour, si elles n’avaient pour objet de mystifier avant de frapper quelque coup furtif ?

Melville, Benito Cereno, 1855. Ce n’est pas écrit, mais je suppose que le traducteur est Pierre Leyris.

Un court roman, tout à fait malaisant.
Nous sommes en 1799. Delano, capitaine d’un bateau chasseur de phoques, Américain, fait escale dans une petite île du Chili pour s’approvisionner en eau, quand approche un étranger voilier espagnol, décati et en mauvais état. Il se rend à bord pour offrir son aide (eau, vivres, expérience). Il y rencontre Dom Benito Cereno, Espagnol, malade, taciturne. Le voilier était destiné à la traite négrière, mais a traversé de terribles tempêtes et l’équipage semble à présent composé aussi bien de noirs et de blancs. Le roman raconte la journée que Delano passe en compagnie de Benito Cereno, s’interrogeant, faisant des hypothèses, observant des choses étranges, craignant un guet-apens, ainsi que l’épilogue qui explique la plupart des étrangetés.
Petit souci : Le ton est profondément raciste. Il n’y a pas la moindre petite critique contre l’esclavage et la traite négrière et des considérations sur la nature des blancs, des noirs, des métis. Franchement, pfff. Toutefois, cela vaut le coup de continuer sa lecture.
En effet, Delano est raciste et nous voyons le monde par ses yeux – oserais-je dire, par ses œillères ? Ses préjugés le trompent et nous trompent, l’empêchent de comprendre ce qu’il voit et corrompt sa perception. La fin du roman agit-elle comme une révélation ? Rien n’est moins sûr et la position de Melville est difficile à déterminer, surtout que je n’ai pas envie de trop vous en dire. L’auteur ne semble pas prendre de distance vis-à-vis de son personnage et pourtant une phrase ironique sur la blancheur des squelettes fait douter de sa position, même s’il ne donne pas son point de vue.
Géricault, Étude d'homme, 1818, Paul Getty Museum.
Le roman repose sur deux piliers. Le premier est que Delano ne comprend rien à situation qu’il a sous les yeux et interprète tout de travers. À la fin, le lecteur est invité à relire depuis le début en interprétant correctement les différents signes (le drapeau espagnol, la proue, les noires…).
Le second est le contraste entre les deux mondes représentés par chacun des navires. L’un américain, ordonné, bien géré, efficace, démocratique (sauf pour les noirs) et le second, représentant du vieux monde, se décomposant, ressemblant à une forêt primaire ou à un marais mystérieux, où les rapports sociaux reposent sur de vieux codes oubliés et incompréhensibles. Ce face à face silencieux sur l’océan Pacifique est plutôt réussi et Delano semble plonger dans une rêverie fantastique d’un autre temps, comme si le navire espagnol était ensorcelé.
Un court roman perturbant, un de ces cas de narration manipulatrice comme en osent certains grands romanciers, qui suscitent le malaise et l’interrogation. Si vous l’avez lu, je vous conseille la page de Wikipedia anglais à son sujet.

De plus près encore, cet aspect changea, et le véritable caractère du vaisseau apparut nettement : un navire marchand espagnol de première classe, transportant d’un port colonial à l’autre de précieuses marchandises et notamment des esclaves noirs ; un très grand et, pour son temps, très beau vaisseau, comme l’on en rencontrait alors parfois sur cet océan, que ce fussent des navires sur lesquels avaient été jadis transportés les trésors d’Acapulco ou des frégates retraitées de la flotte du roi d’Espagne qui, comme des palais italiens déchus, gardaient encore, malgré le déclin de leurs maîtres, des marques de leur état premier.

Mon billet sur  Moby Dick.


jeudi 24 mars 2016

Ton heure est venue et ton harpon est prêt !

Herman Melville, Moby Dick, traduit de l'américain par Henriette Guex-Rolle (merci à Wikipedia pour cette précision, parce qu'encore un ebook gratuit sans nom de traducteur), parution originale en 1851.

Un roman mythique.

J'ai longtemps rechigné à lire Moby Dick – une histoire de chasse à la baleine, très peu pour moi. Ma visite du musée de Trois-Pistolesqui évoque la longue histoire des baleiniers m'a donné envie de m'y mettre. Heureusement, car c’est bien plus que cela.

Ces jours chauds, nuancés de fraîcheur, clairs, vibrants, odorants, débordants, généreux étaient pareils à un sorbet persan emplissant jusqu'au bord une coupe de cristal des flocons d'une neige à la rose.

Nous suivons le récit d'un voyage d'un navire baleinier, dirigé par le capitaine Achab qui veut seulement tuer la baleine blanche. Le point fort du roman est son narrateur, Ismaël, à la fois érudit, un peu fou, un peu mystique, conscient de raconter une histoire impossible. Plus qu'une histoire d'une chasse, c'est toute la mythologie des baleines qui nous est présentée au fil des pages. Ismaël prétend à plusieurs reprises vouloir être exact, précis et exhaustif, mais en réalité il dresse un portrait fantasmé, hérité de siècles de légendes et d'explorations vaguement scientifiques, d'un animal dont Moby Dick est la superbe incarnation, irréelle et monstrueuse à la fois.


Mais j'ai traversé à la nage les bibliothèques et fait voile sur les océans. J'ai eu affaire avec les baleines avec les mains que voici, je suis sincère, et je vais me risquer. Il y a toutefois quelques préliminaires à établir.

Ma lecture est documentée par celle du journal du capitaine Fuller qui décrit assez bien le mode de vie sur ce type de navire. Les 700 pages du roman ne s'expliquent pas par la survenue de péripéties qui ralentiraient le dénouement, mais par la logorrhée d'Ismaël qui présente les différentes espèces de baleines, les techniques de chasse, la façon de découper la bête, en passant par l’astrologie, la lutte du bien contre la mail, la folie, l’orgueil, etc.

Achat se tenait à l'écart, longuement dans un silence enchanté ; chaque fois que le navire enfonçait son beaupré dans les profondeurs, il se tournait pour regarder, à l'avant, flamboyer les rayons du soleil, et chaque fois que le vaisseau plongeait lourdement de l'arrière, il se retournait pour voir l'emplacement de l'astre dont les rayons jaunes se fondaient dans son sillage implacable.
La spécificité du roman est aussi sa langue, excessive, hyperbolique – tout l'équipage parle comme dans un grand roman épique. Les personnages sont tous plus grands que nature à quelque que titre que ce soit. C’est très beau.

Ce n'est pas facile à lire, mais c'est une expérience de lecture. Ce roman nécessitera certainement une relecture, car il contient beaucoup de symboles, de présages et de mystères.

Quant aux enseignes qui se balancent dans les rues devant les portes des marchands d'huile qu'en dire ? Les baleines y ressemblent à Richard III, sont bossues comme des dromadaires, ont un air féroce, et déjeunent d'une tarte de matelots, c'est-à-dire d'une baleinière avec tout son équipage, croquent deux ou trois hommes et, difformes, barbotent dans des mers de sang et de peinture bleue.

Le saviez-vous ? Ahab est aussi le nom d'un groupe de musique metal et voici le lien pour un extrait musical.