La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est Radu Țuculescu. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Radu Țuculescu. Afficher tous les articles

jeudi 7 mars 2024

Des histoires qui s’ouvrent en éventail, tels les rais du soleil.

 


 

Radu Țuculescu, Mère-vieille racontait, parution originale 2006, traduit du roumain par Dominique Ilea, édité en France par Ginkgo.

 

Une relecture de village.

Le narrateur, qui est aussi l’auteur, rencontre mère-vieille, la grand-mère très âgée de sa petite amie, qui vit dans un village et qui raconte les histoires des uns et des autres.


Le soleil se retire derrière l’église, en nage, le visage congestionné par l’effort fourni au long de la journée. Il y a traînaillé avec un enthousiasme de plus en plus mitigé, signe que l’automne s’apprête à nous quitter.


Un hameau en train de perdre son souffle. Un hameau grouillant d’étranges histoires insensées, qui allaient me happer telle une toile d’araignée. Insensé n’est peut-être pas le mot le plus juste, mais, là, j’en ai nul autre qui me vienne à l’esprit, et du reste je tiens pour oiseuse, voire absurde, toute définition correcte des faits ou des récits.


Les couples qui se font et se défont, les femmes et le sexe des hommes, les hommes et l’alcool, les racontars et les légendes familiales, le tout étrangement nimbé de réminiscences de différentes lectures – mère-vieille a un peu lu Le Maître et Marguerite. Les habitants du village prennent peu à peu des dimensions mythiques, comme cette femme dont le métier est de castrer les porcs, cette autre femme qui est la sensualité même, cet étrange berger des abeilles, etc. Ce passé plein de sève et de vigueur sexuelle contraste fortement avec l’état présent du village, maisons vides et abandonnées, vieillards se traînant doucement dans des rues désertes. La vie semble être partie – quand ça ? Peut-être après cette fameuse noce qui dura trois jours et dont on attend le récit pendant tout le livre. Que l’on ne pense pas pour autant être tombé dans un livre bucolique. Le bourdonnement des abeilles au grenier laisse penser bien des choses au narrateur, qui se gardera soigneusement de les vérifier quand il en aura l’occasion. Et quand le voile se déchire, tout à la fin, la clarté est d’une brutalité insoutenable.

Un grand plaisir de relecture.

 

Camille Claudel, Les Causeuses, 1893 plâtre Roubaix Piscine


Mère-vieille sait à peine prononcer quelques mots en roumain. Oui, bien, pognon, terre, il pleut, non… C’est à peu près tout. Elle-même parle le hongrois, la seule langue qu’elle aura parlée au long de sa vie de l’avant- et de l’après-guerre. Partant, mère-vieille me raconte en hongrois, langue que je comprends à soixante pour cent environ. Le restant, je le compense. Aidé de mon imagination. Dans mon cas, c’est à la fois imparable et fascinant.

C’est au détour de ce paragraphe, à la centième page, que le lecteur comprend que ce village est situé dans un entre-deux, entre la vie et la mort, entre la réalité et la fiction, bien sûr, mais aussi, à la frontière de deux langues.

De fait, le narrateur invente lui aussi, et vous ne serez pas étonnés que le village se transforme en une peinture de Chagall.

 

Mon premier billet. Et l’avis de Miriam.

 

 

 

jeudi 12 mars 2015

Une femme altière, ta Kinga, et à la croupe forte, tu peux t’y bercer comme sur un canapé.

Radu Țuculescu, Mère-vieille racontait, traduit du roumain par Dominique Ilea, publication originale 2006, édité en France chez Ginkgo.

Le narrateur est auprès de la grand-mère de sa petite amie et il recueille les récits qui racontent le village de Petra. Ce sont les histoires des couples qui ont vécu là, des mariages, des adultères, des fâcheries, des passions. Il y a beaucoup d’eau de vie et de sexe et les étés sont très chauds. Mère-vieille raconte, dans le désordre, comment untel a épousé unetelle et comment ils en sont venus à ne plus se parler. Il est question de mystérieuses noces pendant lesquelles les femmes ont dansé pendant trois jours, ne s’arrêtant que la journée pour dormir et à l’issue desquelles la Margolili a disparu du village. La Margolili est fille de sorcière, c’est la plus belle, la plus sensuelle, la plus provocante, l’air même autour d’elle devient chaud et humide. Le récit en désordre permet de tourner autour de ces noces, d’y revenir et d’évoquer les différentes figures du village avec tous leurs entrecroisements.
Le narrateur, lui, visite un village désert dont les habitants sont morts ou vieillissants. Les murs s’écroulent, il reste seulement quelques figures pittoresques.

Je dois compenser ce que je ne comprends pas, au gré de ma fantaisie, m’évertuant à continuer le récit, l’histoire tronquée, à en combler les vides par des déductions plus ou moins logiques.
Blechen, Toits et jardins, vers 1835, Berlin, Ancienne galerie nationale
Le soleil se retire derrière l’église, en nage, le visage congestionné par l’effort fourni au long de la journée. Il y a traînaillé avec un enthousiasme de plus en plus mitigé, signe que l’automne s’apprête à nous quitter. L’espace de quelques minutes, le clocher de l’église s’embrase en une flambée pourpre. Puis la fraîcheur du soir éponge la sueur et apaise les dernières convulsions de l’astre congestionné, se coulant jusqu’au pied du clocher, dévalant la ruelle droit sur la maison de mère-vieille, résolue à l’engloutir aussi.

Les récits de mère-vieille campent un monde en proie à l’eau de vie, à la magie et à l’étrange. Il faut aussi dire que ses histoires sont comme l’écho des romans qu’elle lit, notamment Le Maître et Marguerite. Le village semble vivant, sensuel ou prêt à abandonner ses habitants, comme dans un conte. Mais rien d’idyllique ou de nostalgique, nous ne sommes pas dans un recueil de contes traditionnels. Mère-vieille parle hongrois, langue que le narrateur comprend mal. On ne peut pas vraiment se fier à lui… Quelques mots viennent brutalement révéler un aspect brutal et inattendu d’un événement du passé ou du présent et le narrateur et le lecteur restent sur un sentiment de malaise et de mystère non éclairci.

Mère-vieille ne retient jamais les noms des auteurs, ni même les titres des bouquins. En outre, elle déclare oublier sur-le-champ tout ce qu’elle vient de lire, mais ça c’est un mensonge de pure coquetterie. Combien de fois, émerveillé, ne l’écoutai-je raconter, en paroles si vivantes qu’on l’eût crue un témoin oculaire des faits narrés, des pages entières de Tchekhov, Márquez, Saint-Exupéry, Boccace mais, surtout, Gogol et Boulgakov ! Sans qu’elle eût davantage retenue les noms des personnages, et d’autant moins les toponymes. Tout ce qu’elle retenait, c’était l’anecdote, l’histoire, les caractères, les physionomies, les conflits… C’est parmi ces choses-là qu’elle glissait avec la joie d’un champion de slalom géant.

L'avis de Miriam qui reste un peu sur sa faim.