La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 28 mai 2019

Parce qu’il veut connaître la fin du conte.

Albert Sánchez Piñol, Pandore au Congo, traduit du catalan par Marianne Millon, parution originale 2005, édité en France par Actes Sud.

Londres, 1914. Le narrateur, Thommy Thomson (autrement dit monsieur Tout le monde) est embauché comme nègre littéraire*. Ou plus exactement nègre du nègre du nègre d’un auteur à succès. Oui. Le grand guignol s’annonce, nous sommes dans le roman feuilleton. Puis, Thomson est recruté par un avocat pour écrire le récit et le témoignage d’un homme accusé de double meurtre. Et là, nous partons au Congo, sur les traces de l’expédition Craver, à la recherche d’or ou de diamant, à la découverte d’un peuple étrange vivant sous terre. Nous suivons en parallèle le récit de ce qu’il s’est (réellement) passé au Congo et celui du narrateur qui raconte comment il a pris connaissance de toute cette histoire, avec pas mal de péripéties (on est en 1914 et l’actualité est chaude).
En voilà un roman réussi, dont les 400 pages se lisent joyeusement !

C’était un homme pratique. Au cuir tanné. Je crois que dans le désert du Kalahari il y avait des pierres plus sensibles que M. MacMahon. Un jour, il me demanda un de mes petits romans du docteur Flag. Je lui en prêtai un exemplaire, curieux de savoir selon quel critère il le jugerait.
- Merci Tommy, me dit-il trois jours plus tard, quand il me le rendit, j’ai pu arranger le pied de mon lit. Il était déséquilibré et la Bible est trop épaisse pour servir de cale.

Il avait des cicatrices et des mutilations, la moitié d’une oreille arrachée par une balle de mousquet arabe, par exemple. Mais le duc était une sorte de Colisée romain, dont les dégâts de l’histoire, loin de lui nuire, en définissaient les contours.

Tout d’abord, le récit dans le récit, celui du Congo. Évidemment, Piñol exploite le souvenir des explorations et des aventures anciennes et mystérieuses, Conrad, l’enfer vert et même Apocalypse Now (belle apparition de Wagner). La sauvagerie se niche-t-elle dans la jungle ou dans le cœur des aristocrates ? On est en pleine colonisation et les chercheurs d’or ne font pas dans la délicatesse. Bout du monde, fin de la civilisation, jungle et folie… Toutefois, ce récit prend bien vite une dimension fantastique, car on ne sait jamais ce que l’on va trouver quand on explore une forêt. Les êtres qui apparaissent ne sont pas sans rappeler ceux de Peau froide du même auteur, ce qui constitue un souvenir inquiétant. C’est un roman feuilleton, amour et aventures, mais avec des ennemis non humains, raconté avec beaucoup de maestria.
Le récit qui encadre prend des allures plus picaresques, Thomson ayant le ton du héros de Victus. Il y a un enterrement hallucinant, une tortue nommée Marie-Antoinette** aux ambitions criminelles et d’autres extravagances. Le fin mot de l’histoire sur ce qui s’est réellement passé au Congo ou à Londres n’est pas totalement surprenant, mais l’ensemble est très bien fichu, les différents éléments s’emboitent à la perfection. Le roman invite à réfléchir sur les rapports entre fiction et réalité. Nous avons tellement envie de croire aux histoires que l’on nous raconte, y compris et surtout aux histoires que nous nous racontons à nous-mêmes. Ce serait même l’essence de l’amour.

Rousseau, Le rêve, 1910, Moma.
*Je sais bien qu’en 2019 on dit plume littéraire, mais 1. En 1914 ce n’est pas le cas. 2. Vu les développements de l’intrigue, le terme de « nègre » est bien trouvé.
**Les passages sur la tortue font bien entendu penser à L’Explosion de la tortue d’Éric Chevillard. Certaines phrases semblent en être tirées.

C’était elle, Marie-Antoinette, qui me scrutait, sataniquement muette. Certains diront que Marie-Antoinette exprimait sa haine en silence parce que c’était une tortue. Je répliquerai aux âmes candides que la haine et les rivières font d’autant moins de bruit qu’elles sont plus profondes.

Des rivières de sueur lui coulaient sur les joues, se rassemblaient sur son menton et gouttaient en un ruisseau vertical. Il s’aperçut que les moustiques glissaient sur sa peau, pris dans une sueur trop dense pour leurs pattes.

Piñol sur le blog.





6 commentaires:

  1. Vraiment tentant, je note dans un coin de mémoire (mais rien encore à la bibli)

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    1. Je suis même étonnée que tu n'aies jamais lu cet auteur. Pandore te plairait certainement !

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  2. Merci pour ta participation.
    Encore une découverte grâce au mois espagnol.

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    1. Grâce à toi, je me suis tenu à cet auteur, lu religieusement presque à chaque mois de mai.

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  3. Cela a l'air bien original et tentant, je le note dans un coin!

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