Abdulrazak Gurnah, La Voie des pèlerins, parution originale 1988, traduit de l'anglais par Cécile Leclère, édité en France par Denoël en 2025.
Nous sommes dans une ville d'Angleterre, avec Daoud, un jeune homme noir, dont on comprend qu'il est arrivé d'un pays d'Afrique quelques années auparavant. Nous le suivons dans son travail minable à l'hôpital, au pub, à son domicile qui sent le moisi. Daoud se heurte aux remarques racistes de ses collègues, mais le lecteur s'interroge : ces remarques sont-elles réelles ou imaginées ? Daoud compose des réponses imaginaires dans sa tête C'est que nous avons surtout accès à ses pensées et nous ne savons pas comment les considérer. Et pourquoi ses deux seuls amis sont-ils un blanc raciste et un noir sexiste et nationaliste ? C'est que l'homme fait preuve d'ironie, autant envers les autres que lui-même, et il est parfois difficile de le situer.
Il s'était laissé terrasser par l'accablement, il avait passé ses soirées blotti autour d'un minuscule chauffage au gaz en se demandant combien de temps il réussirait à tenir.
Mais le roman se met en place – parce que Gurnah est un sacré bon romancier et qu'il est difficile de se détacher de Daoud, sensible en dépit d'une apparente froideur.
J'avoue avoir été imprégnée par ce roman durant ma lecture, au point d'y penser durant le jour et la nuit.
L'hôpital. Un monde fortement hiérarchisé, où le personnel soignant est bien séparé du personnel non-soignant et où la cantine est infâme. Daoud est cantonné au ménage : nettoyage du bloc après les opérations, déchets, matériel, petite main au service des chirurgiens.
Et puis il rencontre Catherine, une infirmière blanche, qui semble enfin lui accorder de l'attention. Mais l'époque est puissamment sexiste et les femmes ont des propriétaires (un père, un amant, des voisines attentives). Les infirmières couchent avec les médecins, pas avec les hommes de ménage noirs. Comment s'affranchir de ces multiples carcans, ceux de l'argent, de la couleur de peau, etc. ?
Avec son uniforme bleu marine et sa charlotte bordée de dentelle, elle était l'incarnation même de la respectabilité victorienne. Les gens disaient d'elle qu'elle était une femme bienveillante, mais il n'était pas dupe. Il la voyait bien se pavaner et parader dans les camps de concentration de Crimée, tenant la lampe de Florence Nightingale et aboyant des paroles de réconfort aux affamés et aux blessés.
Le lieu se précise : Canterbury. Ici l'Angleterre contemple sa grandeur, de Guillaume le Conquérant à Elizabeth II. L'époque également : 1976. Tous les hommes de 50-60 ans que rencontre Daoud ont pris part aux divers combats de l'Empire – ils sont très fiers d'expliquer qu'ils connaissent l'Afrique. Les plus jeunes ne valent guère mieux. Et... tous (sauf Catherine) sont fans de cricket !
Le roman est excellent, car Daoud se dévoile peu à peu, autant à Catherine qu'à nous-mêmes. Il vient de Tanzanie et il raconte la hiérarchisation sociale où il a grandi, mais aussi la violence et les massacres (car, si aux yeux des Anglais, ils sont tous noirs, pour les Tanzaniens il y a des noirs et des arabes), ses souvenirs lancinants, mais aussi son absolue solitude et son combat mental avec lui-même pour que sa misère ne soit pas synonyme d'échec. Comment maintenir sa fierté à flot ?
Échapper aux skinheads, ne rien devoir à personne, continuer à penser et à avoir son opinion sur ceux qui l'entourent, tenter de ne pas être aveugle aux défauts et aux qualités, mais le salut viendra peut-être du fait d'avoir été choisi par cette belle jeune femme.
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| Zao Wou-Ki, Sans titre, 1958 privé |
Le vieux, sourire aux lèvres, se pencha en arrière pour fixer Daoud par-dessus son épaule, lui adressant un hochement de tête comme pour le rassurer et le tranquilliser. Daoud afficha un visage aussi lugubre que possible, les yeux vitreux et dénués d'expression, aveugle au cirque du vieil homme. Il considérait que ce sourire avait conquis un empire. C'était le sourire du pickpocket, servi avec ironie, dans l'intention de distraire et d'apaiser la proie innocente pendant que le voleur faisait main basse sur ses objets de valeur. Ce sourire, qui avait sillonné les sept mers, avait été adressé aux moricauds sans méfiance de par le monde.
C'est au deuxième paragraphe.
Lorsqu'il avait compris, les premières années, qu'il suscitait un dégoût aussi profond, il en avait éprouvé une amertume qui lui paraissait désormais difficilement croyable. Il en avait été perturbé, découragé. Mais ce n'était pas ainsi qu'étaient faits les gens, avait-il pensé, ils n'étaient pas censés vivre de douleur et d'amertume. Il dissimulait, quand il le pouvait, son malheur derrière des choses meilleures, cachait les moindres maux par le plaisir que suscitaient chez lui les petits actes de guérison.
Difficile de ne pas penser que certains passages s'inspirent du vécu de Gurnah, même si ses études en Grande-Bretagne datent plutôt des années 60. Cette représentation d'un homme seul, se débrouillant vaille que vaille pour se tracer un avenir, qui ne sera pas celui voulu par ses parents ou par ses amis, est tout à fait bouleversante.
Un roman douloureux et plein d'espoir.
Abdulrazak Gurnah sur le blog :
Mémoire du départ (1987) : l'apprentissage d'un petit garçon et la découverte émerveillée de Nairobi, un roman assez violent et désespérant Paradis (1994) : mon roman préféré. Yusuf découvre la vie et son pays et décide de tracer son chemin. Vous pourriez commencer par celui-ci. Adieu Zanzibar (2005) : grande traversée de Zanzibar au XXe siècle avec toute l'histoire d'une famille. C'est très riche.
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