La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 1 octobre 2026

Bah, la suite. Ça risque d’être ni mieux ni pire.

 

Infernus Iohannes (alias Antoine Volodine), Les Meilleurs d’entre nous, Seuil, septembre 2026.

Cinq parties ne présentant pas de lien entre elles, si ce n’est de camper un monde à l’humour macabre et aux individus paumés.


1. Deux policiers, dont l’un semble être mort, vont et viennent entre une rue où il pleut des trombes d’eau et une maison où un meurtre aurait eu lieu. Mais les souvenirs, les gestes et les conversations se diluent au fil des heures et si nos policiers tentent bien d’appliquer les procédures apprises à la police, ils le font de plus en plus mal, sans y croire, de plus en plus ridicules, nus sous la pluie, jouant alternativement le flic mort et le flic vivant.
(c’est formidablement grotesque)

Vers deux heures du matin, Böll mit fin à son inertie. Pendant tout ce temps non seulement il n’avait fait aucun geste, mais son cerveau était resté aussi inactif qu’une pelletée de vase, de sorte qu’il n’avait ni senti la durée s’étirer autour de lui ni les fantasmes du passé lui tourmenter les méninges, du passé lointain comme du passé immédiat ou proche.

2. Une série de portraits de personnages au noms improbables, aux consonances russo-turco-mongoles, dans une fin du monde qui n’en finit pas, un Parti au discours vaguement communiste, mais aux slogans tournés en dérision, des moines charlatans, des chiens errants.

Plus le Parti perdait en influence, plus les fractions et tendances qui le constituaient se multipliaient. À une époque, un de nos camarades expert en classification, car il travaillait dans un laboratoire d’entomologistes, en avait compté trois cent quarante-trois.

(les Bundistes de la radicalité épanouie, les marxistes de la Grande compassion)

À la faucille, au marteau, ou avec une grosse pierre ramassée sur la route, j’agirai.

La nuit s’acheva et Mathias Fompfel, qui avait eu la malchance de décéder pendant la pleine lune, sortit de sa maisonnette en chancelant et, aussitôt, il s’appuya sur moi pour assurer son équilibre.


J’aime cette langue équilibrée et calme, maniant l’oral avec un certain art, sans exclamation.
Il y a aussi la présence fugace et mystérieuse de Frankenstein.

3. Un moment dans l’existence d’un groupe de survivants, où l’on fait semblant de se tirer dessus et où l’on fait semblant d’accompagner les morts par des cérémonies chamaniques auxquelles malgré tout on essaie de croire parce que c’est réconfortant. Mais où deux personnages, amis d’enfance, communiquent vraiment par la pensée par d’étranges cadavres exquis qui fascinent un troisième homme. Tel le lecteur, il ne comprend pas d’où viennent ces phrases, il en perçoit la mystérieuse poésie, mais sans savoir quoi en faire…

(parce que l’on vit avant tout avec les mots et les histoires que l’on se raconte, et que c’est important de faire semblant pour donner un sens à ce qui nos arrive)

« Burnes au vent la bête quatorze prend la fuite devant les aveugles de bas étage », se rappelait Greco.

Ah, celle-là, je m’en souviens aussi, fit remarquer Kween en pensée, toutefois un peu troublé par l’image que la phrase projetait, de cet animal furieux et nu qui fonçait sans demander son reste, ayant sur ses talons une horde gueux aux yeux crevés, parmi lesquels Greco était en bonne place.

Ce qui m’incitait le plus à me rapprocher de ces deux-là était le surgissement entre eux de phrases bizarres qu’ils se transmettaient de crâne à crâne, des formules dont le sens m’échappait, et qui, en même temps, me procuraient une sensation agréable, jubilatoire, presque.
« Quand la fin arrive avec ses gros sabots les orphelins pleurent leur début. »

K. Smith, Guide 2012 tapisserie, coll.  privée



4. Une suite de courts portraits traçant la vie de Gompo, un homme qui voyage dans les mondes et accompagne les morts. Le système de la perpétuelle réincarnation permet à des individus d’exister dès leur conception et de concevoir de grands projets depuis le ventre de leur mère – c’est une grande farce.

Tellement nécessaire, l’autodérision, quand on se trouvait entre deux espaces de désastre.

Une fois dans le ventre de sa mère, Koubilaï Hupno commença à s’organiser pour ne pas perdre son temps à ne rien faire. L’accès à la bibliothèque lui fut refusé, sous le mesquin prétexte qu’il n’avait pas payé sa cotisation depuis des temps immémoriaux.

Une fois dans le ventre de sa mère, Bulbaf Kirinine fit connaître à celle-ci ses exigences en matière de destin.


Coiffé d’un chapeau brun sombre de gaucho, tout fier de porter un habit dont les coutures étaient cloutées de pierres brillantes, chaussé de bottes étroites et bien cirées, Jean Wernieri descendait bruyamment la rue principale du village, lorsque de façon tout à fait imprévue il s’aperçut qu’il se trouvait dans le ventre de sa mère.
(les hommes virils et puissants ne résistent pas aux mots les plus caustiques)


5. Une histoire entre deux anciens policiers devenus exorcistes chamanes, et une nonne au corps couvert de plumes (car il y a beaucoup d’hominidés oiseaux chez cet auteur). Les personnages entendent la voix du narrateur extradiégétique, rompant ainsi les beaux édifices de théorie littéraire, et ont un point de vue critique sur la narration. Une forêt mixte dit le narrateur, chaotique corrige le personnage.
Avec le tambour qui accompagne les morts, sans penser à rien.

L’un des onze livres publiés par Volodine cet automne, pour refermer son œuvre. Un de ceux que vous pourriez lire sans vous fatiguer du baratin journalistique.


3 commentaires:

  1. J'ai vérifié, Volodine est très présent sur ce blog, je n'en ai lu qu'un, j'ignore lequel.
    Bon, celui ci m'a l'air assez étonnant pour que j'aie envie de m'y lancer . Ou alors tu en as un autre peut être préférable pour démarrer?

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    1. Très présent ! Je conseille en priorité Terminus radieux. Et sinon Les Songes de Mevlido. Et après celui-ci.

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  2. Je n'ai jamais lu cet auteur, je vais suivre les conseils que tu donnes à Keisha.

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