La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 29 septembre 2026

Lorsque les dragons nous hantent, nous hantons les dragons.

 

Infernus Iohannes, Chagrins, aux Éditions de Minuit, rentrée littéraire de septembre 2026.


Ce sont trois textes.

Dans le premier, une femme se rend aux funérailles de sa sœur. Mais c’est un monde un peu différent. Ceux qui organisent l’événement ont pour nom officiel bonimenteurs et la défunte, qui a encore une conscience de soi, est placée dans une sorte de caisson en verre qui rétrécira progressivement. Cette mort n’est pas une mort, on peut encore communiquer avec elle et essayer de la rassurer.

Évoquer la fraîcheur est une audace langagière qui vaut ce qu’elle vaut, c’est-à-dire rien.

Dans le deuxième, c’est une morte qui raconte, à moins que ce ne soit plusieurs mortes dont la parole se relaie. Enfermée dans une sorte de cellule, chacune se succédant le long d’un immense rivage où la mer s’amène en vagues sur les galets. Sans fin. Sans dormir, sans manger, et pourtant c’est une existence. Le bruit des vagues rythme les existences et marque le temps. Mais un jour le bruit du ressac s’arrête.

Ces deux textes se répondent étonnamment, même s’ils campent des univers bien différents. Dans les deux cas, les morts ne semblent pas coupés des vivants, on peut essayer de se parler et le temps ne s’arrête pas définitivement avec le dernier souffle.

Plus bas, au-delà du chaos des rochers, la mer scintillait. Elle reflétait les palpitations du ciel, les clignotements, le déversement lunaire, mais elle ne bougeait pas. Elle était figée. Les écumes restaient en place. Les ondulations n’évoluaient pas. Aucune vague n’avançait en direction du rivage. La mer ressemblait à un photogramme inanimé à jamais. L’eau ne battait pas les rochers. Tout mouvement était suspendu jusqu’à l’horizon. Plus de ressac.

Le troisième texte, plus étonnant, se tient dans un monde où un monastère semble posséder un grand domaine, délimité par une enceinte. Tout autour se tient le monde moderne, en proie aux militaires. Pourtant il y a des dragons, animaux invisibles vivant dans le lac. Le narrateur raconte tout de suite comment il a tué son frère moine, mais il dit surtout comment les deux frères ont fini par se retrouver et retrouver leur enfance commune (et bombarder les militaires avec tous les excréments possibles).

Les chevaux ont toujours été plus intelligents que nous, plus nobles, ils ont un instinct plus fort. Ils ont compris ce qui allait se passer et ils savaient que celui qui allait mourir chercherait un organisme où se projeter au moment crucial, un corps de sauvetage. Ils n’ont pas voulu te recevoir en eux, petit frère, te sentir ensuite continuer confusément en eux. Ils ont préféré se fondre dans les ténèbres, franchir le portail vers l’ailleurs. Ils ont quitté de toute urgence la mémoire sanglante des hommes. Ils sont allés rejoindre les dragons de lune, ils ont décidé de disparaître pour toujours avec les dragons des herbes folles de la steppe, aux lisières. Aux lisières de ce qui existe.

Vous me direz que c’est très sombre. Et bien non. Cette lecture a quelque chose de très apaisant, sans doute grâce au soin avec lequel les mots sont choisis et les phrases se déroulent. La nuit et la mort n’y sont jamais absolues et il est toujours possible de retrouver quelque chose de soi ou de ses proches. On est loin de la violence du monde contemporain, dans un lieu et un temps suspendus, où seuls subsistent les mots qui racontent les sensations et les souvenirs. Et puis à la fin, les gamins envoient tout ce qu’ils trouvent sur la tête des militaires, dans une joie et une vie qui ne s’arrêteront jamais.

M. Crato Neto, Le seigneur de la tête,  1988


L’écrivain Antoine Volodine a décidé de raccrocher les crampons, notamment pour des problèmes de santé. Il publie en cette rentrée littéraire 11 romans, sous le pseudonyme d’Infernus Iohannes, chez 11 éditeurs différents. Vous avez peut-être lu des articles à ce sujet. Et je vous connais, vous vous êtes dit « blabla intello pas intéressant… caprice gnagnagna… je comprends pas ces histoires de pseudo…. et puis ça a l’air bizarre ». Évidemment, vous avez tort. C’est un auteur que j’aime beaucoup et si jamais on me demandait par quoi commencer, je répondrais Terminus radieux ou Les Songes de Mevlido.

Je ne pense pas lire les onze, ou du moins, pas les lire tous cette année. J'ai choisi les deux premiers en fonction de l'éditeur, parce que c'est mieux de ranger des livres qui sont tous du même éditeur, c'est plus harmonieux. Et donc, chez Minuit, il y a aussi Lisbonne dernière marge, si vous voulez tout savoir.




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