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mardi 2 juin 2026

Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de l’ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs.

 

Émile Zola, Nana, 1880.

C’est le roman d’une prostituée, Nana, à la conquête de Paris – engloutir les hommes les uns après les autres.
Je dois bien avouer qu’il s’agit d’un des romans les plus réussis de Zola. Malgré la misogynie et l’antisémitisme, et malgré surtout la lourdeur d’écriture (mais c’est quoi tous ces imparfaits ?) qui m’a fait passer quelques pages, j’ai vraiment apprécié ma lecture.
La réussite provient du fait que Zola ne raconte pas, comme à son habitude, une ascension et une chute, mais une ascension, un peu chaotique certes, et davantage qu’un triomphe, le moment où Nana surplombe Paris, telle une divinité lascive et cruelle – une vision fantasmatique originale et haute en couleur.

Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait.

Les hommes y sont portraiturés, à quelques exceptions près, comme autant d’êtres vulgaires et faibles, en proie aux sens et à l’orgueil – les hommes de l’Empire.

Il le sentait, sur un signe de Nana, prêt à s’allonger pour lui servir de tapis.

Parmi les différentes scènes du roman, je retiens certes celle du Grand Prix hippique, avec cette belle évocation des courses, mais surtout celles du théâtre et de l’Opéra comique. Difficile évidemment de ne pas penser à certaines pièces d’Offenbach où la mythologie grecque est passée à la moulinette de la bourgeoisie, mais ici le spectacle est aussi celui du roman et des relations entre personnages. Le monde du spectacle est aussi celui de la prostitution et de l’argent, on y entretient son actrice ou on y vend sa fille, les corps et les désirs cavalent dans les couloirs, Son Altesse côtoyant les filles et les bassines d’eau sale. Zola est complaisant bien sûr (ce voyeurisme ayant aussi contribué au succès du livre), en rajoute dans l’abaissement des élites, ce qui donne toute leur puissance aux filles, grandes et petites. L’entrecroisement des répliques de scène, des dialogues nécessaires au roman et des portraits satyriques est très réussi.
(Bon, le thème de la corruption morale de la société est bien lourdement traité.)


Le roi Dagobert est dans le corridor, qui demande à trinquer avec son Altesse Royale.

Je note la présence d’un homme discrètement homosexuel, ami de confiance des affaires des dames. En revanche l’homosexualité féminine est très présente, mais contrairement à , il s’agit ici d’une perversion et d’un abîme de soi.

Étonnamment la mort de Nana, misérable et conservant son mystère, entourée de ses amies, coïncide avec la déclaration de guerre de 1870. Une énergie furieuse envahit alors les rues. Les personnages du roman ne le savent pas encore, mais tout le régime est sur le point d’être balayé – le lecteur le sait, lui. 

Devant eux, une queue s’écrasait au contrôle, un tapage de voix montait, dans lequel le nom de Nana sonnait avec la vivacité chantante de ses deux syllabes. Les hommes qui se plantaient devant les affiches l’épelaient à voix haute ; d’autres le jetaient en passant, sur un ton d’interrogation ; tandis que les femmes, inquiètes et souriantes, le répétaient doucement, d’un air de surprise.
Nana, c’est un nom et un corps, des cuisses un peu fortes et des cheveux blonds, une chair comme dit Zola.

On piétinait sur la légende, on cassait les antiques images. Jupiter avait une bonne tête, Mars était tapé. La royauté devenait une farce, et l’armée, une rigolade. Quand Jupiter, tout d’un coup amoureux d’une petite blanchisseuse, se mit à pincer un cancan échevelé, Simonne, qui jouait la blanchisseuse, lança le pied au nez du maître des dieux, en l’appelant si drôlement « Mon gros père! » qu’un rire fou secoua la salle. Pendant qu’on dansait, Phébus payait des saladiers de vin chaud à Minerve, et Neptune trônait au milieu de sept ou huit femmes, qui le régalaient de gâteaux.

À Cherbourg, il avait vu le nouveau port, un chantier immense, des centaines d’hommes suant au soleil, des machines comblant la mer de quartiers de roche, dressant une muraille où parfois des ouvriers restaient comme une bouillie sanglante. Mais ça lui semblait petit, Nana l’exaltait davantage ; et il retrouvait, devant son travail, cette sensation de respect.

Note. Nana est un prénom, diminutif d’Anna (même si le vrai prénom de Nana est Thérèse). Dès la seconde moitié du 19esiècle, le prénom désigne une concubine ou une prostituée, puis une femme en général. Le roman a grandement contribué à la généralisation du mot.

Assiette en faïence, où les livres de Zola attirent les mouches comme de la m***, 1898-1899 Musée de la faïence de Quimper


Zola, Une page d'amour, 1878.

C’est le volume précédent Nana, mais on peut pas dire que c’est une réussite.

Le roman se tient à Passy et raconte la brève passion d'une femme de la bourgeoisie pour un médecin, sachant que sa fille est d'un tempérament nerveux et maladivement possessif (héritage familial). En raison d'un ennui croissant, je l'ai abandonné rapidement. Je note quand même le récit d'une séance de balançoire, où l'on voit une jeune femme avide d'air et de liberté, mais prenant garde à bien lier ses jupes pour rester décente, ainsi que la brillante description de Paris, en panorama lointain, qui se répète au fil des journées et qui reflète le fil des pensées de l'observatrice. La fin, avec sa neige et sa présence obsédante du blanc, est particulièrement évocatrice.

La Fortune des Rougon : ascension d’un couple à l’occasion du coup d’état du 2 décembre et constitution de la famille Rougon-Macquart. Un très bon volume. La Curée : à Paris l’enrichissement permis par la spéculation immobilière et une chair triste (un certain dégoût). Le Ventre de Paris : le commerce de bouche aux Halles, la symphonie des fromages et on est un peu écoeuré de toute cette nourriture. La Conquête de Plassans : une vue de la société de province. La Faute de l'abbé Mouret : on frôle le conte de Daphnis et Chloé dans un jardin enchanté, mais le retour au naturalisme est brutal. Son Excellence Eugène Rougon : un bon roman sur le personnel politique de l'Empire. L'Assommoir : une lecture ratée, c'est sans moi.


mercredi 15 octobre 2025

Non, sire, ils ne m'adorent pas, ils me soutiennent.

 

Émile Zola, Son Excellence Eugène Rougon, 1876.

Ce volume nous plonge au cœur de la vie politique du Second empire. Les précédents volumes s'en approchaient en évoquant la brutalité du coup d'État, les magouilles financières et immobilières, le contrôle social, mais ici il est question du Parlement, des ministres, de l'empereur et de la façon dont un petit groupe s'accapare l'argent, l'influence et le pouvoir.

Il n'y avait pas cent députés présents. Les uns se renversaient à demi sur les banquettes de velours rouge, les yeux vagues, sommeillant déjà. D'autres, pliés au bord de leurs pupitres comme sous l'ennui de cette corvée d'une séance publique, battaient doucement l'acajou du bout de leurs doigts.

Le personnage principal est Eugène Rougon, présent à l'arrière-plan de plusieurs des précédents romans, président démissionnaire du Conseil d'État, ministre de l'Intérieur, tombant en disgrâce, remontant en selle, parti et toujours revenu, brutal et autoritaire, aimant le pouvoir pour lui-même.

Quand il marchait, il enfonçait son tapis à coups de talon, pour qu'en entendît la lourdeur de son pas aux quatre coins de la France. Son désir était de ne pouvoir poser son verre vide sur une console, jeter sa plume, faire un mouvement, sans donner une secousse au pays. Cela l'amusait d'être une épouvante, de forger la foudre, au milieu de la béatitude de ses amis, d'assommer un peuple avec ses poings enflés de bourgeois parvenu.

Il ne se passe pas grand-chose dans ce roman. Le régime passe d'un autoritarisme assumé à un libéralisme très contrôlé. L'idée est plutôt de dresser le portrait d'une classe sociale et d'un fonctionnement, où un petit groupe s'allie en fonction des ses intérêts sans considération pour le bien commun ou pour sa colonne vertébrale (tout n'a pas vieilli). Ici, on ne reprochera pas à Zola de faire preuve de cruauté envers ses personnages, puisqu'ils sont tous, plus ou moins, antipathiques. De fait, le roman est plutôt réussi.

Une place à part quand même pour Clorinde Balbi, qui grimpe les échelons du pouvoir avec les armes à sa disposition. Elle est bien l'égale de Rougon, en jouant un jeu dangereux et habile, mais le discours tenu sur elle est évidemment puissamment sexiste. Enfin, voilà un personnage qui a de l'allure.

Un mot sur un personnage à part, parce que seule figure historique incontournable : l'empereur Napoléon III. Il apparaissait comme une ombre au Bois dans La Curée, le voici placé en pleine lumière. Du moins en apparence, car Zola le peint le plus souvent comme une silhouette vide, yeux éteints, face blanche et malade, présence absence autour de laquelle tout le cirque de la Cour tourne et s'agite.

À la fin du roman, le projecteur tombe sur cinq députés républicains, droits et stoïques face à la rage de l'Empire.

Rougon, à son tour, tonnait contre les livres. Il venait de paraître un roman, surtout, qui l'indignait ; une œuvre de l'imagination la plus dépravée, affectant un souci de la vérité exacte, traînant le lecteur dans les débordements d'une femme hystérique. Ce mot d' « hystérie » parut lui plaire, car il le répéta trois fois. Clorinde lui en ayant demandé le sens, il refusa de le donner, pris d'une grande pudeur.

Il voulut repartir à pied. Les Champs-Élysées étaient un lac de boue, une boue jaune, fluide, qui, de l'Arc de Triomphe à la place de la Concorde, mettait comme le lit d'un fleuve vidé d'un trait. L'avenue restait déserte, avec de rares piétons se hasardant, cherchant la pointe des pavés ; et les arbres, ruisselant d'eau, s'égouttaient dans le calme et la fraîcheur de l'air. Au ciel, l'orage avait laissé une queue de haillons cuivrés, toute une nuée sale, basse, d'où tombait un reste de jour mélancolique, une lumière louche de coupe-gorge.

Rougon, par son discours, venait de commencer la prodigieuse fortune qui devait le porter si haut.

Cette phrase figure à l'avant-dernière page du roman. Elle annonce de grandes choses... mais on n'en saura pas plus. C'est une habileté.
Plaque de rue à Forcalquier.

J'ai tenté de lire L'Assommoir (1877), mais j'avoue qu'il m'est tombé des mains. Trop déterministe et j'avoue ne pas être capable de lire un truc aussi sinistre. C'est dommage. J'ai quand même pris le temps de chercher le célèbre passage de la noce au Louvre.

Et, lentement, les couples avançaient, le menton levé, les paupières battantes, entre les colosses de pierre, les dieux de marbre noir muets dans leur raideur hiératique, les bêtes monstrueuses, moitié chattes et moitié femmes, avec des figures de mortes, le nez aminci, les lèvres gonflées. Ils trouvaient tout ça très vilain. On travaillait joliment mieux la pierre au jour d’aujourd’hui. Une inscription en caractères phéniciens les stupéfia. Ce n’était pas possible, personne n’avait jamais lu ce grimoire.

Puis, la noce se lança dans la longue galerie où sont les écoles italiennes et flamandes. Encore des tableaux, toujours des tableaux, des saints, des hommes et des femmes avec des figures qu’on ne comprenait pas, des paysages tout noirs, des bêtes devenues jaunes, une débandade de gens et de choses dont le violent tapage de couleurs commençait à leur causer un gros mal de tête.

L'avis d'Alfie et celui de Miriam.

Il m'en reste 13 à lire !

Participation aux escapades européennes littéraires de Cléanthe, ce mois-ci, c'est le naturalisme.







jeudi 3 avril 2025

Rien de troublant ne venait jusqu’à sa chair du grand labeur d’amour dont la splendide matinée s’emplissait.

 

Émile Zola, La Faute de l’abbé Mouret, 1875.


Le début du roman est très apaisé. Le jeune abbé Mouret célèbre l’office du matin, dans une petite église délabrée d’un village paumé du sud de la France. Il est tranquille, s’appuyant avec confiance sur sa foi. Et Zola décrit avec minutie l’ensemble du rite – j’ai pris beaucoup de plaisir à cette longue et belle scène d’exposition.
Mais l’abbé est installé dans un village où la religion n’intéresse personne et où chacun cultive ses intérêts matériels. Et puis la langue de Zola associe sans cesse la nature, la terre, les animaux, la végétation et les femmes au désir, à la fécondation, au sexe et donc à la putréfaction. « Émile, t’es lourd », me dis-je. Le pauvre abbé ignore encore ce qu’il va lui arriver, alors que le lecteur est déjà prévenu.

Maintenant, il sentait dans un même souffle pestilentiel la tiédeur fétide des lapins et des volailles, l’odeur lubrique de la chèvre, la fadeur grasse du cochon. C’était comme un air chargé de fécondation, qui pesait trop lourdement à ses épaules vierges.

Sans transition, la deuxième partie bascule dans le conte. L’abbé y sera appelé par son prénom, Serge. Il a été grièvement malade (nerfs fragiles), il est en convalescence chez Albine, jeune fille de 16 ans, dans un immense et merveilleux jardin.
Ah ce jardin ! Presque sans limite et sans raison, pourvu de toutes les plantes de la terre (au mépris de toutes les contraintes botaniques). Une roseraie enchantée, des arbres gigantesques, une prairie d’herbes… Ici Serge renaît à lui-même, redécouvre le soleil et la vie et naît à l’amour par la même occasion. Hélas. Entrés dans le jardin comme Daphnis et Chloé, Serge et Albine en sortent bientôt comme Adam et Ève.
(Ici, j’avoue avoir insulté Émile.)

Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l’abandon depuis un siècle, coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares.

Je regrette que Zola soit un romancier aussi démonstratif (regret vain bien sûr, c’est seulement que son projet n’est pas le mien). Alors que nous mourrons d’envie de nous perdre dans ce jardin, de contempler les plantes et les insectes, de réinventer une vie plus végétale et loin du temps des humains, il est pour sa part incapable de camper un tel décor sans intentions. Le jardin n’est pas décrit pour lui-même, mais au service de sa démonstration, et pour moi, il s’agit d’une faiblesse.
Ce roman me paraît quand même très réussi, notamment par sa construction. Les trois parties s’enchaînent avec des changements brusques et inexpliqués pour le lecteur, qui devine seulement ce qui s’est passé. En dehors de Serge et d’Albine, il y a seulement quelques personnages secondaires, brossés de façon vigoureuse et tendant vers le grotesque. De plus, seule une phrase, jetée presque par hasard par le médecin, rattache le roman à la saga des Rougon-Macquart. De ce fait, le volume apparaît comme un conte isolé, tout comme le jardin invraisemblable flotte dans l’imaginaire – une sorte de rêve inaccessible. Le retour au naturalisme est brutal. Je ne peux pas m’empêcher de penser que Zola fait preuve de cruauté envers ses personnages.
Il y a, près de Menton, un jardin extraordinaire avec des camélias de 5 mètres de haut.


La Teuse, en entrant, posa son balai et son plumeau contre l’autel. Elle s’était attardée à mettre en train la lessive du semestre. Elle traversa l’église, pour sonner l’Angelus, boitant davantage dans sa hâte, bousculant les bancs. La corde, près du confessionnal, tombait du plafond, nue, râpée, terminée par un gros nœud, que les mains avaient graissé ; et elle s’y pendit de toute sa masse, à coups réguliers, puis s’y abandonna, roulant dans ses jupes, le bonnet de travers, le sang crevant sa face large.
C’est le début.

Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis, les chairs s’attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables, étalaient des pudeurs cachées, des coins de cors qu’on ne montre pas, d’une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des veines.

Jésus restait sourd. Un instant, l’abbé Mouret implora le ciel de ses bras éperdument levés. Ses épaules craquaient de l’élan extraordinaire de ses supplications. Et bientôt ses mains retombèrent, découragées. Il y avait au ciel un de ces silences sans espoir que les dévots connaissent. Alors, il s’assit de nouveau sur la marche de l’autel, écrasé, le visage terreux, se serrant les flancs de ses coudes, comme pour diminuer sa chair. Il se rapetissait sous la dent de la tentation.

Ma lente avancée dans la saga des Rougon-Macquart : La Fortune des Rougon : ascension d’un couple à l’occasion du coup d’état du 2 décembre et constitution de la famille Rougon-Macquart. Un très bon volume. La Curée : à Paris l’enrichissement permis par la spéculation immobilière et une chair triste (un certain dégoût). Le Ventre de Paris : le commerce de bouche aux Halles, la symphonie des fromages et on est un peu écoeuré de toute cette nourriture. La Conquête de Plassans : une vue de la société de province (bof).


jeudi 26 septembre 2024

La ville avait une innocence de fille au berceau.

 

Émile Zola, La Conquête de Plassans, 1874.

 

Ce volume nous ramène à Plassans, où les Rougons font désormais partie de l’élite, mais l’histoire se tient principalement dans la famille de sa fille, Marthe. Cette jolie petite maison bourgeoise qui respire la tranquillité accueille un nouveau locataire : l’abbé Faugeas, à l’apparence misérable, mais ambitieux, et soutenu par le pouvoir parisien. Le roman raconte son ascension, associée à la dégringolade de la famille de Marthe.


L’abbé Faujas tendit les bras d’un air de défi ironique, comme s’il voulait prendre Plassans pour l’étouffer d’un effort contre sa poitrine robuste. Il murmura : « Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues ! »

Remake du « Ah nous Paris » de Rastignac. Zola connaît ses classiques et salue son maître.


Cela commençait plutôt bien. J’étais contente de ce retour en province, d’autant que madame Rougon est un redoutable personnage, haute en couleurs. La peinture de l’élite locale est très réussie, entre ses différentes coteries, même si l’absence totale de la population est tout de même surprenante. Les habitants sont à peine plus que les arbres. Autre point positif dans le roman, pas de vieille fille à accuser !


L’abbé Faujas la regarda fixement, comme s’il avait reconnu dans la façon dont elle manœuvrait son éventail quelque signe maçonnique.


Daumier, Passants, 1858 Lyon BA

J’avoue cependant m’être lassée du récit de ce complot inexorable. À un moment, la lectrice aguerrie voit assez bien ce qui se profile. J’ai envie de dire : à quoi bon nous raconter un complot qui fonctionne ? Même si les dernières pages montrent un sacré déraillement de la machine, je le reconnais – elles sont à lire.

Je retiens notamment le récit d’une partie de volant (sorte de badminton) particulièrement endiablée. C’est un beau morceau de littérature.

 

C’est donc un abandon en plein milieu.

La suite de la saga quand je reprendrai la liseuse.



 

mardi 24 septembre 2024

Quels gredins que les honnêtes gens !

 

Émile Zola, Le Ventre de Paris, 1873.

 

Au début du livre, une lente procession de chariots de légumes entre dans Paris alors qu’il fait encore nuit noire. Ils se dirigent vers le quartier des Halles et son gigantesque marché. Mais madame François recueille un homme bien mal en point (mourant de faim, de fait). C’est Florent, le héros du roman, qui s’est évadé du bagne et qui vient retrouver son frère, charcutier dans le quartier. Le livre se déroule tout entier dans ces quelques rues. Il prend place parmi les commerçants de bouche et dans les Halles de Baltard. Il raconte comment Florent retrouve à la fois sa famille et le Paris du Second empire et comment tous ces honnêtes commerçants se liguent, plus ou moins consciemment, pour expulser de leur vue ce rappel permanent de la réalité du régime.


Au milieu du grand silence, et dans le désert de l’avenue, les voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rythmés de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons, endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s’étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore.

C’est le début.


Le point marquant de l’œuvre est évidemment la description des différents commerces, fruits et légumes, charcuterie, triperie, poissonnerie, fromage, etc. etc. Description tout à la fois grandiose (ah ! le concert symphonique des fromages !) et pleine de couleurs – car Claude Lantier, le peintre de la saga, tient ici un rôle important pour introduire Florent à cet univers et lui faire découvrir les différentes facettes des Halles. Description un poil répétitive aussi, on sent bien que Zola s’est dit qu’il allait explorer à tour de rôle tous les commerces. L’abondance tend d’ailleurs à engendrer le dégoût, c’est qu’il y a beaucoup de viande là-dedans.


Sur le carreau de la rue Rambuteau, il y avait des tas gigantesques de choux-fleurs, rangés en piles comme des boulets, avec une régularité surprenante. Les chairs blanches et tendres des choux s’épanouissaient, pareilles à d’énormes roses, au milieu des grosses feuilles vertes, et les tas ressemblaient à des bouquets de mariée, alignés dans des jardinières colossales.

 

C’est la politique des honnêtes gens… Je suis reconnaissante au gouvernement, quand mon commerce va bien, quand je mange ma soupe tranquille, et que je dors sans être réveillée par des coups de fusil… C’était du propre, n’est-ce pas, en 48 ?


L’intrigue est un peu prévisible et on est encore sur le thème du complot des honnêtes gens, avec encore le rôle déterminant de la vieille fille méchante et radin (il faudrait penser à changer, Émile). Par ailleurs, il y a plusieurs beaux portraits, celui de Claude Lantier (un peu forcé quand même, on sent bien que Zola n’est pas peintre), de Cadine, de Lisa à sa façon, de madame François.

C’est la violence du Second Empire. Parce que ce que cachent ces descriptions de beaux magasins richement achalandés, ce sont… les lettres de dénonciation, les mouchards de la police et la violence de la répression.

Lhermitte, Les Halles, 1895 Petit Palais
 

Vous comprenez, j’avais tous les tons vigoureux, le rouge des langues fourrées, le jaune des jambonneaux, le bleu des rognures de papier, le rose des pièces entamées, le vert des feuilles de bruyère, surtout le noir des boudins, un noir superbe que je n’ai jamais pu retrouver sur ma palette. Naturellement, la crépine, les saucisses, les andouilles, les pieds de cochon panés, me donnaient des gris d’une grande finesse. Alors je fis une véritable œuvre d’art.

 

Elles se regardèrent toutes trois d’un air prudent. Et, comme elles soufflaient un peu, ce fut le camembert qu’elles sentirent surtout. Le camembert, de son fumet de venaison, avait vaincu les odeurs plus sourdes du marolles et du limbourg ; il élargissait ses exhalaisons, étouffait les autres senteurs sous une abondance surprenante d’haleines gâtées. Cependant, au milieu de cette phrase vigoureuse, le parmesan jetait par moments un filet mince de flûte champêtre ; tandis que les bries y mettaient des douceurs fades de tambourins humides.

 

Un titre qui participe à l’année d’Ingannmic sur le travail dans la catégorie « commerce de bouche », mais également qui inscrit Paris sur la carte des lectures urbaines "Sous les pavés, les pages" d’Athalie et de la même Ingannmic.

 

Lecture de la saga des Rougon-Macquart :

La Fortune des Rougon : ascension d’un couple à l’occasion du coup d’état du 2 décembre et constitution de la famille Rougon-Macquart. Pour le moment mon volume préféré.

La Curée : à Paris l’enrichissement permis par la spéculation immobilière et une chair triste

 

La suite de la saga dès jeudi.


mardi 5 septembre 2023

Aristide Rougon s’abattit sur Paris, au lendemain du 2 décembre, avec ce flair des oiseaux de proie qui sentent de loin les champs de bataille.

 

Émile Zola, La Curée, 1871.

 

Le roman s’ouvre par le retour d’une promenade au Bois (de Boulogne). Les calèches se frôlent, les belles s’observent. Sauf qu’il ne s’agit pas encore d’un motif canonique : le Bois et ses allées sont tout neufs. Nous sommes à Paris, le baron Haussmann est en train de tailler de grands axes et la spéculation bat son plein, sous l’œil bienveillant du nouvel empereur.


Alors dans ce vide, l’empereur parut.


Le personnage central est Renée, héritière d’une stricte noblesse de robe, mariée à un fils Rougon qui a pris le nom de Saccard et qui s’est rapidement enrichi. Il ne possède rien, mais roule sur l’or et fait des affaires. Renée s’ennuie dans son bel hôtel du parc Monceau, elle aimerait tomber amoureuse.


C’était l’école classique, la femme en vieille robe noire portant des billets doux au fond de son cabas, mise en face de l’école moderne, de la grande dame qui vend ses amies dans son boudoir en buvant une tasse de thé.


La curée, c’est celle qui s’abat sur la ville de Paris, dont les anciens quartiers sont dépecés par des prédateurs jamais rassasiés, mais aussi celle qui vise les femmes, violées, dénudées, dépouillées comme autant d’instruments de triomphe et d’objets d’agrément. C’est un roman où les personnages sont peu sympathiques, même s’ils peuvent susciter la pitié, et où il ne se pas grand-chose, excepté une progression de l’irrésistible curée. La lectrice n’est pas à l’abri de ressentir dégoût et lassitude, un peu comme Renée.

C’est la construction du beau Paris d’aujourd’hui, de son architecture harmonieuse et de ses grands axes connus dans le monde entier, mais l’intérêt de Zola porte sur les mécanismes financiers, sur la corruption financière et morale et sur le trafic d’influence, qui sont associés sans faillir à ces grands chantiers.

Je note un couple de femmes à l’arrière-plan du roman. Elles suscitent la moquerie, mais semblent bien heureuses. Il y a aussi le personnage de Maxime, androgyne, mais vivant des femmes, que Zola montre comme un être dépravé et manquant de volonté - c'est plus ambigu.

Roll, Après le bal, 1886 Nantes
 

Les rires reprirent de plus belle ; Louise riait franchement, plus haut que les hommes. Et doucement, au milieu de ces rires, comme sourd, un laquais allongeait en ce moment, entre chaque convive, sa tête grave et blême, offrant des aiguillettes de canard sauvage, à voix basse.

 

Les appétits lâchés se contentaient enfin, dans l’impudence du triomphe, au bruit des quartiers écroulés et des fortunes bâties en six mois. La ville n’était plus qu’une grande débauche de millions et de femmes. Le vice, venu de haut, coulait dans les ruisseaux, s’étalait dans les bassins, remontait dans les jets d’eau des jardins, pour retomber sur les toits, en pluie fine et pénétrante. Et il semblait, la nuit, lorsqu’on passait les ponts, que la Seine charriât, au milieu de la ville endormie, les ordures de la cité, miettes tombées de la table, noeuds de dentelle laissés sur les divans, chevelures oubliées dans les fiacres, billets de banque glissés des corsages, tout ce que la brutalité du désir et le contentement immédiat de l’instinct jette à la rue, après l’avoir brisé et souillé.

 

C’est le deuxième volume de la saga. J'ai préféré La Fortune des Rougon.

Miriam a publié un billet à la fois sur La Fortune des Rougon et La Curée.

Dans quelques mois, la suite...





mardi 20 juin 2023

On ne fonde une nouvelle dynastie que dans une bagarre.

 

Émile Zola, La Fortune des Rougon, 1871 (revu en 1873).

 

Scène d’ouverture dans un bled de Provence nommé fictivement Plassans : un couple de très jeunes gens rejoint les rangs d’une armée populaire marchant au secours de la République. Le lecteur comprend que l’on est peu après le 2 décembre 1851, au moment du coup d’état de Napoléon le neveu.

Suit un vaste retour en arrière où nous découvrons l’origine de la famille des Rougon-Macquart et les différents protagonistes du roman. Je dirais que nous sommes dans un roman balzacien sur les ambitions d’une ville de sous-préfecture. Les envies de richesse et de pouvoir, les frustrations, les intrigues dormantes se réveillent avec la montée en puissance de Louis Napoléon Bonaparte. La peinture de cette société conservatrice est saisissante. Le récit du coup d’état vu depuis une mairie désertée est très réussi, entre la farce et la tragédie, car à la fin on fusille quand même les ouvriers fidèles à la République.


Et c’est ainsi que les lenteurs provinciales, dont on se moque volontiers à Paris, sont pleines de traîtrises, d’égorgillements (sic.) sournois, de défaites et de victoires cachées. Ces bonshommes, surtout quand leurs intérêts sont en jeu, tuent à domicile, à coups de chiquenaudes, comme nous tuons à coups de canon, en place publique.


Ce qui peut m’agacer chez Zola est ici présent heureusement à faible dose : les considérations sur la race et le déterminisme (inéluctable, mais qui saute mystérieusement une génération), le sexisme (« Elle a 13 ans, Émile ! » a-t-on envie de dire à plusieurs reprises, devant certaines remarques très gênantes), mais dans l’ensemble j’ai vraiment apprécié ma lecture.


Par les attaches et les extrémités, par l’attitude alourdie des membres, il était peuple ; mais il y avait en lui, dans le redressement du cou et dans les lueurs pensantes des yeux, comme une révolte sourde contre l’abrutissement du métier manuel qui commençait à le courber vers la terre. 


Les personnages sont réussis et plusieurs scènes ne sont pas dépourvues d’une certaine puissance.

Le livre est paru alors que le Second Empire s’était écroulé et, évidemment, camper un avènement aussi minable fait écho au très récent désastre de Sedan. C’est aussi le premier volume de la saga. On voit que Zola a dès le début conçu la répartition générale des membres de la famille, ainsi que leur articulation entre eux, ce qui explique le soin pris dans ce volume à disposer les différents rejetons d’Adelaïde Rougon.

 

Est-il innocent que la saga s’ouvre par l’évocation d’un cimetière désaffecté et joyeusement envahi par les garnements et la végétation ?

Les graffitis du château d'If où ont été détenus plusieurs opposants au coup d'État.
 

Ils s’embrassèrent encore, ils s’endormirent. Et, au plafond, la tache de lumière s’arrondissent comme un œil terrifié, ouvert et fixé longuement sur le sommeil de ces bourgeois blêmes, suant le crime dans les draps, et qui voyaient en rêve tomber dans leur chambre une pluie de sang, dont les gouttes larges se changeaient en pièces d’or sur le carreau.

 

Ces soldats, encore saignants, qui passaient, las et muets, dans le crépuscule sale, dégoûtèrent les petits bourgeois propres du Cours, et ces messieurs, en se reculant, se racontaient à l’oreille d’épouvantables histoires de fusillades, de représailles farouches, dont le pays a conservé la mémoire. La terreur du coup d’État commençait, terreur éperdue, écrasante, qui tint le Midi frissonnant pendant de longs mois. Plassans, dans son effroi et sa haine des insurgés, avait pu accueillir la troupe, à son premier passage, avec des cris d’enthousiasme ; mais, à cette heure, devant ce régiment sombre, qui tirait sur un mot de son chef, les rentiers eux-mêmes et jusqu’aux notaires de la ville neuve, s’interrogeaient avec anxiété, se demandant s’ils n’avaient pas commis quelques peccadilles politiques méritant des coups de fusil.

 

Me voilà donc partie pour (re)lire les Rougon-Macquart sur ma liseuse. À raison de deux ou trois volumes par an, il y en a pour quelques années.

 




samedi 5 mai 2012

Les humeurs du samedi-manche. 12



Catherine Meurisse, Le Pont des arts, Paris, Sarbacane, 2012.

Cet album relate de façon humoristique et potache les liens qu’entretiennent peinture et littérature, sujet qui m’intéresse particulièrement, l’ayant moi-même enseigné (j’ai retrouvé mon programme in extenso). Les dessins sont amusants, caricaturant les individus et refaisant les tableaux, le texte est constitué d’un tissage entre propos authentiques des hommes de lettres, blagues et jeux de mots divers… les clins d’œil sont nombreux pour les connaisseurs !

L’histoire démarre avec la critique d’art de Diderot en extase devant les toiles de Chardin (Ce n’est pas du blanc, du rouge, du noir, que tu broies sur ta palette, c’est la substance même des objets… etc.) même si l’auteur n’oublie pas de rappeler des interprétations plus psychanalytiques des célèbres natures mortes. Nous nous rendons ensuite à Nohant, où Delacroix tout en faisant le portrait de George Sand, dispense ses leçons au fils de la maison – un parfait crétin. 
Pour lire la vraie version de ce dialogue, RDV chez George (merci pour l'info)

Les courants d’air de Nohant qui rendent malade le pauvre Chopin sont là aussi.

Les propos de Delacroix à propos du coloris sont extraits de son journal et tout à fait pédagogiques ! De façon générale, Delacroix est très bien servi par le livre, aux dépens d’Ingres, ce qui est injuste à mon sens.


Après Théophile Gautier, le grand critique d’art du XIXe, c’est Baudelaire qui organise une visite guidée, parapluie dressé, dans le musée d’Orsay (oui, les anachronismes sont jouissifs). Avec Zola, nous abordons la peinture de Manet et le scandale de l’Olympia – mais Zola n’en sort guère grandi. Les épisodes suivants s’intéressent à Proust et à un certain petit pan de mur de jaune, puis à la peinture de Moreau vue par Jean Lorrain, à la Nadja de Breton, au vol de la Joconde en 1911 et à Apollinaire. 


Le livre se conclut sur Balzac qui « ce jour-là, comme tous les autres jours, en fait des caisses » et entame l’écriture du  Chef d’œuvre inconnu, roman illustré par Picasso.

Difficile de décrire les jeux de mots et allusions fines, ce livre est drôle et intelligent. Il réjouira tous ceux passionnés par le XIXe siècle littéraire et artistique.

Merci ma frangine pour ce cadeau très réussi ! En bonne perverse utilitariste, je vais faire compter cet album pour les challenges suivants : George Sand et Honoré de Balzac.
N'hésitez pas à cliquer sur toutes les images pour les agrandir.