La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 13 septembre 2018

J’ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong.

Karen Blixen, La Ferme africaine, écrit en anglais, traduit par l’autrice en danois, traduit du danois en français par Yvonne Manceron, parution originale à Copenhague et à Londres en 1937.

Ce livre ne raconte pas réellement une histoire, mais rassemble une série d’anecdotes et de réflexions, de souvenirs relatifs aux années que Blixen a passé au Kenya. Rien n’y est dit des raisons pour lesquelles elle est venu, le mot « mari » apparaît brutalement vers la page 300, on saura simplement qu’elle s’en va ruinée. Pas question d’amour non plus, mais de longs moments passés avec un ami anglais, dans une évocation pleine de pudeur.

L’air des montagnes était léger, il me montait à la tête comme un vin capiteux, et, pendant ces trois mois, je puis dire que je me suis senti le cœur léger et parfaitement satisfaite.

Je me souviens qu’à ma première lecture je n’avais pas compris grand-chose, notamment parce que je ne comprenais pas ce que faisait cette danoise près de Nairobi et qui était ce gouverneur et tout et tout (et c’est quoi cette guerre ?). Rien n’est dit à ce propos, qui semble une évidence. Depuis, j’ai progressé sur la colonisation (et la Première guerre mondiale) et j’ai vu le film Out of Africa, mais le texte conserve son aspect un peu mystérieux. Blixen ne raconte pas sa vie, mais ses souvenirs, par fragments, comme une mosaïque un peu dépareillée. Cela n’est pas sans charme.
Le bémol de taille concerne tout de même le contexte colonial. Rien n’est expliqué à son sujet, il semble aller de soi. Bien sûr, Blixen regrette que les blancs aient accaparé les terres et que les indigènes aient perdu leurs usages et coutumes, elle fait soigner les blessés de toute couleur de peau, mais le processus en lui-même ne fait guère l’objet de critique, mais plutôt de nombreuses remarques ironiques. De plus, travers de l’époque, elle généralise à propos des méridionaux et des nordiques, des blancs et des noirs, des Kikuyus et des Somalis. Pour moi qui suis plutôt allergique à la généralisation, c’est un peu difficile. 
En réalité, Blixen demeure ambiguë, louant la civilisation et le progrès technique et regrettant l’extension des villes et des routes, la fin du monde sauvage. Il lui semble peut-être que le continent africain aurait dû, pour son bien, tout à la fois rester à l’écart des Européens et du progrès technique, comme une immense terre de liberté.

En plein midi, l’air devenait vivant, il brûlait et éclaboussait comme une flamme mouvante, une flamme liquide comme l’eau, réfléchissant et multipliant les objets en d’incessants mirages. À cette altitude, il vous enivrait et vous donnait des ailes. On se réveillait dans nos montagnes avec le sentiment d’avoir enfin trouvé son élément.

J. Dunand, Antilopes affrontées, 1930, laque, Musée du quai Branly.
Ceci mis à part… J’ai vraiment apprécié ma lecture. C’est une évocation d’une ferme perdue au bout du monde, dans un monde disparu, où il apparaît des antilopes et des lions, où les amis de toute nationalité s’arrêtent pour la nuit sans prévenir. C’est une vie libre, telle qu’on peut en rêver (du moins pour les blancs, on est d’accord), loin des obligations sociales inhérentes à la vie en ville. Contrairement au film, le texte ne met pas en avant le fait qu’il s’agisse d’une femme seule accomplissant des tâches d’hommes dans un monde viril. Blixen ne met pas forcément en avant cet aspect, alors qu’elle connaît une existence bien plus libre au Kenya qu’en Europe. Elle semble envoûtée par le lieu, par l’atmosphère, le climat, les immenses espaces, l’aventure si proche. Elle cohabite véritablement avec son personnel, ces familles kikuyus qui travaillent pour elle en étant à peine payées et sans avoir le droit de posséder la terre. Elle les soigne et aménage une école, ne contrarie pas leurs usages, entretient des liens individuels, les protège. C’est un peu étonnant.
Je retiens les passages consacrés à la beauté des nuits à l’Équateur, à cette altitude, et au plaisir de découvrir les paysages en avion.

J’ai vu toute une troupe d’éléphants en marche dans la forêt vierge, une forêt si épaisse, qu’il n’y filtrait que des éclaboussures de lumière. Les grandes bêtes avançaient comme si un rendez-vous les eût appelés au bout du monde. On eût dit la bordure gigantesque d’un vieux tapis persan, infiniment précieux, dans des tons d’or, de vert et de brun. J’ai regardé à plusieurs reprises des girafes se déplacer dans la plaine avec leur grâce particulière et inimitable, une grâce en quelque sorte végétale.

Mon billet sur Le Festin de Babette.



mardi 1 août 2017

À nous, les grands artistes, il nous est donné une chose dont vous ignorez tout.

Karen Blixen, Le Festin de Babette, traduit du danois par Alain Gnaedig, et autres contes, traduits du danois par Marthe Metzger. Le Festin de Babette a été écrit directement en anglais (avec le titre qui serait plutôt Le Dîner de Babette) en 1950, a été traduit en danois en 1952 et réécrit par l’auteur en danois en 1958 – c’est cette version qui sert de base à la traduction de Gnaedig.

Un recueil de cinq contes.
Le Festin de Babette se déroule dans les années 1880, dans un petit port perdu de la côte danoise, chez deux sœurs filles de pasteur, dans un milieu protestant assez rigide. Chacune a eu des espoirs et des désirs, mais elles vivent dorénavant ensemble, avec leur bonne, Babette, une française, une catholique, qui décide un jour de donner un grand banquet.

L’imposante femme aux cheveux noirs et le garçon efflanqué aux cheveux roux, tels une sorcière et son suppôt, prirent possession de la maison. Ce qu’ils remuaient dans leurs marmites, ce qui crépitait et mitonnait dans la cuisine, les deux sœurs n’osaient y penser. Elles firent de leur mieux pour créer une atmosphère de calme et de sérenité dans le domaine qu’elles maîtrisaient encore.

C’est une plongée poétique dans un monde qui nous est étranger, avec l’évocation de cette petite communauté protestante qui s’imagine les choses les plus étranges sur ce qu’est capable de faire une cuisinière française. La nouvelle moque d’ailleurs leur rigorisme et leur étroitesse d’esprit, qui confine à l’égoïsme. Mais ce soir-là sera un soir de magie, de paix et de réconciliation pour eux tous, après une longue existence. C’est à peine s’ils se rendront compte que cette limonade jaunâtre est du champagne, que cette soupe est une soupe de tortue et qu’ils goûtent à la cuisine du Second empire. Ils participent à un étrange moment de don qui les dépassent. Babette enfermée dans cet univers a ressenti le besoin de s’échapper d’elle-même et de son quotidien et crée cette incroyable féerie culinaire, dont personne ne se rendra compte. Et pourtant chacun est emporté par l’amour contenu dans ces efforts et ce soin apporté à la réalisation du repas.
Dans le texte, il y a une forte présence de la Bible, mais aussi du Don Juan de Mozart (un fameux repas dans cet opéra).
Blixen a la capacité à créer une atmosphère magique et irréelle dans un lieu confiné, parce que les personnages ont une forte vie intérieure, des souvenirs, des désirs non réalisés, des regrets.
J’ai vu le film de Gabriel Axel dans la foulée. Je le trouve très réussi. Il met fortement en avant les sentiments des personnages et souligne que lors de ce fameux soir chacune des sœurs se réconcilie avec son passé. De plus, les images permettent de mesurer l’impact visuel de toutes ces têtes de cailles dans un monde clos, où le pain de seigle et la morue sont la norme. De façon générale, le film documente l’univers visuel et matériel de ce petit port danois. Enfin, il donne envie de faire à manger à ceux que l’on aime et ça, c’est précieux.

Le garçon remplit à nouveau les verres. Mais, cette fois-ci, les frères et les sœurs furent certains que ce qui leur était servi ne pouvait pas être du vin, car cette boisson pétillait. Cela devait être une sorte de limonade. Cette limonade s’harmonisait avec leurs esprits enjoués et exaltés, c’était comme si elle les emportait encore plus loin de la terre, vers une sphère plus pure.
P. Claesz, Nature morte, vers 1635, gemäldegalerie Berlin M&M.
Dans le volume, il y a également :
Un conte oriental, Le Plongeur, et L’Anneau.
Tempêtes : un conte qui prend encore place dans les ports danois, où la mer et le vent fabriquent des tempêtes qui retournent les destinées. Il est aussi beaucoup question de La Tempête de Shakespeare et d’une femme qui choisit encore de se surpasser pour l’art (décidément…).
L’Éternelle histoire : un conte chinois tout à fait réussi. En l’honneur de la littérature et des romans des îles, avec des personnages soi-disant secondaires qui s’incarnent et dépassent ceux qui comptaient tirer les ficelles.

Beaucoup plus agréable que les Contes gothiques (sur lesquels j’ai pourtant écrit un billet enthousiaste mais dont je conserve le souvenir d’une lecture laborieuse).


mardi 21 août 2012

Les vagues, telles des méduses rejetées sur la plage, semblaient faites d’une substance singulière.


Karen Blixen, Sept contes gothiques, traduit de l’anglais par Gleizal et Huet, 1e éd. 1934, Paris, Stock, 1980.

J’avais lu il y a pas mal d’années Out of africa mais je ne connaissais pas du tout ces « contes » « gothiques », découverts grâce à quelques blogs littéraires. Et c’est formidable ! Je ne comprends pas qu’ils ne soient pas plus connus ; c’est une très belle littérature.

Il s’agit de 7 courts récits, d’une écriture dense. Il est difficile de résumer leurs intrigues, très différentes, mais à l’atmosphère proche.
Les héros sont souvent allemands, anglais ou danois, mais aussi souvent confrontés à un ailleurs poétique et géographique. L’Italie est le lieu magique bien sûr, où les femmes sont différentes, où l’air a une saveur nouvelle (comme chez Stendhal). L’Italie est à ce point symbole d’un pays rêvé (passé nostalgique, ou inatteignable) que les deux sont synonymes. Une ville italianisée devient un rêve et vice-versa. La ville allemande de Weimar se voit ainsi qualifiée de « balsamique » dans une évocation idyllique.

La Soirée d’Elseneur baigne dans un climat de peinture hollandaise : un petit port, des maisons très bien tenues, l’atmosphère nordique si différente du tropisme italien, avec le patin à glace, le fantastique est ici quotidien et domestiqué.

On retrouve à plusieurs reprises le personnage d’une femme de pouvoir, âgée (souvent aristocrate), ancienne beauté, maintenant loin des futilités, possédant une sagesse et un pouvoir différent. Son apparence physique est déjà celle d’une tête de mort, par la maigreur de l’âge. Elle se charge quelquefois de la protection d’un être plus jeune, homme ou femme, à qui il s’agit de transmettre toute la magie de la vie. Si les récits se tiennent quelque part dans le XIXe siècle, elles ont alors leur jeunesse ancrée dans un XVIIIe siècle rêvé et envolé, ou dans une épopée napoléonienne enfuie. Elles contribuent à donner la note mélancolique à plusieurs récits, qui hésitent entre le monde moderne et le passé. Leur seule présence met le héros au contact de la mort, du passé et d’un savoir inconnu. C'est donc un livre à recommander pour les adeptes du challenge Ô vieillesse ennemie.

Ruisdael, La Ville de Deventer vue du nord-ouest,
Londres, National Gallery, image RMN.
 Le fantastique est discret, le fantôme normal comme un navigateur hollandais. Seul un singe joue un rôle vraiment inquiétant. De façon générale, il y a une vraie sensibilité à l’égard du paysage. Forêts, rivages, montagnes, douceur de l’atmosphère, fleurs, printemps, lumière particulière de l’été du Nord… nous ne sommes pas dans un roman français !

Les clins d’œil littéraire sont nombreux, difficile ainsi de ne pas penser aux Antiquaires de Balzac à l’évocation de la ville de Saumur dans Le Poète.

Du porche de l’église, le conseiller observait la petite scène avec un intérêt singulier. Il n’en pouvait détacher les yeux. Les deux jeunes gens étaient extrêmement intimidés. La grâce lourde et lente du jeune homme, l’extraordinaire légèreté de mouvements de la jeune femme, leur double timidité donnaient à cette courte rencontre une force, une portée particulière, comme si elle impliquait un secret et toutes sortes de possibilités.

L'avis de : VilvirtCatherine (déçue), MazelEstelle. Nouvelle participation aux 12 d'Ys (on peut publier le 21 pour se rattraper, ouf !), catégorie scandinave. 



Je pensais publier des billets cette semaine mais entre un déplacement à Paris, des occupations prenantes et un soupçon d'anémie, ce ne sera pas possible. Je répondrai aux commentaires tout de même mais le prochain billet sera pour samedi ou dimanche.