La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 9 février 2023

Mario Conde, tu es le putain de maître-chanteur le plus retors de toute cette île de merde.

 Leonardo Padura, La Transparence du temps, parution originale 2018, édité en France chez Métailié.

 

Mario Conde, notre ex-flic, approche des 60 ans. Il se sent vieux. Cette existence lui semble bien vaine. Et voici que débarque Bobby, ancien ami, perdu de vue depuis longtemps, qui lui demande de partir à la recherche d’une statue de Vierge noire, très ancienne, qui lui a été volée. Cette enquête mènera le héros aussi bien dans les bas-fonds de la Havane, dans ces quartiers où vivent dans la misère tous ceux qui rejoignent la ville de façon illégale, que dans les demeures et les restaurants les plus huppés, là où on est éternellement jeune, beau et riche.

Il y a aussi des aperçus historiques sur l’histoire de la statue, qui nous emmènent à l’époque lointaine des croisades.

Et Conde reste fidèle à lui-même. Il boit et il fume, trop, il est macho, il est perspicace, il peut compter sur ses amis.


Le panorama ne paraissait pas tellement nouveau, mais pas trop lamentable non plus : travail, amitié, amour, tout cela un peu usé, et vieilli, mais encore solide et réel.

Ferron, Retour d'Italie numéro 2, 1954, MNBAQ

Comme à chaque fois chez Padura, le titre est nul et le roman est trop long. Ça se traîne, ça se traîne. Je l’ai quand même lu avec plaisir, portée par les personnages d’abord, et puis par les descriptions de repas, qui donnent envie de se mettre à la cuisine cubaine, totalement inconnue pour moi.

C’est un roman marqué par la mélancolie liée au passage du temps et à la perte prévisible des amis, qui donne un portrait triste de l’île, d’où les jeunes partent inexorablement, où les familles sont séparées par les années et les distances, même si les voyages sont dorénavant autorisés, et où les inégalités restent criantes. Il y a aussi l’évocation de la vie des homosexuels à Cuba, obligés de cacher leurs préférences durant une vie entière, et découvrant enfin la liberté, malgré les préjugés.

 

Savez-vous que le meilleur café du monde est celui que l’on boit en Italie et que le meilleur café cubain est celui que l’on fait à Miami ?

 

Lu en VO. Les traductions des citations sont de moi. Padura n’est pas très compliqué à lire en espagnol.

J’ai quand même préféré Les Brumes du passé.

L’avis d’Eimelle et de Keisha.

Première participation au mois latino-américain d’Ingannmic.





mardi 14 juin 2022

Une gigantesque incertitude recouvrait tout, tandis qu’un monde connu et ordonné se défaisait.

 Leonardo Padura, Poussière dans le vent, traduit de l’espagnol par René Solis, parution originale 2020, édité en France par Métailié.

 

C’est l’histoire d’un petit groupe d’exilés cubains, leur jeunesse à Cuba, la façon dont ils sont partis, leur point de chute, leur façon de vivre après l’arrachement, les liens qu’ils conservent entre eux ou pas, les souffrances endurées. Et c’est très bien.

J’ai conscience que le roman a été présenté de la façon suivante sur les blogs : un jour Adela découvre, via une photo postée sur FB par la mère de son petit ami, qu’elle ignore tout de la vie réelle de sa propre mère, avec qui par ailleurs… etc. etc. Bon oui, mais pour moi, l’intérêt du roman, c’est de suivre ce groupe d’amis au fil des années et des générations.


Une seconde évaluation du milieu ambiant, plus transcendantale ou métaphysique, lui avait révélé que l’essence de Hialeah résidait dans le fait qu’il était possible d’y vivre un pied dans un territoire colonisé à l’intérieur des États-Unis et l’autre à Cuba, et que la ville était un refuge parfait pour des réfugiés farouchement déterminés à la rester.


Il y a Clara et ses fils, Dario, Bernardo et Elsa, Horacio, Irving et Joël, ils ont la trentaine, ils vivent à La Havane et on est dans les années 89-90. Des rumeurs inquiétantes arrivent des alliés soviétiques et tout d’un coup tout s’écroule. Les salaires ne sont plus payés, les prix explosent, c’est la faim, il ne reste plus que l’alcool et le tabac et peu à peu tout le monde s’en va, d’autant que certains vivent dans la peur et la parano.

Certains choisissent les États-Unis parce que là-bas le visa de séjour est automatique pour les Cubains (et ce n’est pas le cas des Haïtiens qui les regardent passer), même si le diplôme n’est pas reconnu, mais enfin, on peut vivre. Certains coupent les ponts avec tout ce qui est cubain tandis que d’autres plongent dans Miami, sa nourriture cubaine, sa musique cubaine et ses plages presque caribéennes. Un autre choisit Porto Rico où le diplôme universitaire cubain est valide. D’autres se retrouvent en Europe. Ils entretiennent des relations compliquées avec leur île, avec l’assouplissement des années Obama, avec les discours identitaires divers. Et c’est passionnant de suivre tous ces parcours.

En plus, on est dans un roman de Padura, malgré les gros mots, il y a beaucoup de tendresse et de douceur pour les personnages, qui sont heureux en amour et ont des enfants, et peuvent ressentir un certain apaisement malgré les vicissitudes de la vie (c’est bien la douceur dans les romans).

Il y a le poids de la nostalgie et le sentiment de n’être jamais chez soi.

Il y a aussi tous les récits des combines improbables : importation de pièces détachées depuis la Russie, l’argent nécessaire pour effectuer les analyses de sang et les soins médicaux, un pays privé de nourriture, de pétrole et d’électricité, les travaux obligatoires aux champs, les files d’attente en permanence.

Un livre pour qui s’intéresse à Cuba et à l’exil !

 

Et il avait pleuré presque toute la nuit, honteux de tenir autant à son petit confort, accablé par le poids d’une sidérante impuissance qui le faisait se sentir égoïste et ingrat, une souffrance qui lui faisait horreur et rendait sinistre la nuit du retour du fils prodigue dans sa patrie. (…) Il s’enfuit de chez lui comme s’il tentait de s’enfuir de lui-même pour se perdre dans la ville, familière et lointaine tout à la fois, le territoire de ses meilleurs et pires souvenirs. La terre qui avait nourri son autre vie, une vie à jamais morte et enterrée, comme d’autres vies, littéralement mortes et enterrées.

 

Padura sur le blog :

Spilliaert, Les Habits blancs, 1912, Ostende Mu.ZEE


 

mardi 23 février 2021

C’est comme une fascination de vivre cette époque si étrange dans les souvenirs des autres.

 Leonardo Padura, La Neblina del ayer (Les Brumes du passé), parution originale 2005.

 

Mario Conde a quitté la police depuis plusieurs années. Il vit à présent en achetant et vendant des livres d’occasion. Il tombe par hasard sur une merveilleuse et ancienne bibliothèque, un trésor faramineux. Mais entre les pages d’un livre il trouve une coupure de journal à propos d’une chanteuse des années 50… Le mystère commence. Un cadavre suivra.


Ils étaient des milliers, la musique était dans l’air, on pouvait la couper au couteau, il fallait la pousser pour pouvoir passer.


Un roman qui nous plonge d’abord dans les merveilles des éditions anciennes cubaines, livres d’histoire, de géographie, de sciences naturelles, de cuisine, publiés au XIXe siècle et surgis intacts du passé. Il y a aussi le milieu des chanteuses de boleros des années 50-60 quand le monde entier se retrouvait à La Havane pour danser et boire dans les cabarets durant des nuits entières. Des silhouettes qui furent célèbres et qui s’évanouissent peu à peu, dont il ne reste qu’un disque à deux chansons et presque rien. Enfin, il y a la ville misérable des années 2000, avec la crise et la pénurie généralisée, des gens qui ont faim et qui errent dans des pièces vides, des trafiquants de drogue, des taudis qui s’entassent là.

Tout cela est très nostalgique et mélancolique (un poil ringard aussi), mais agréable à lire, malgré (il m’a semblé) quelques longueurs un peu convenues. J’ai apprécié les deux thématiques, bibliophiliques et musicales, qui se croisent sans cesse, les personnages qui gravitent autour de Conde (surtout Yoyi) (le beau gosse a une Chevrolet Bel Air) et l’ambiance qui fait alterner les verres de rhum, les cafés et les cigares.

Je l’ai lu en VO, progressivement, en plusieurs semaines. Je n’ai pas tout compris (loin de là) mais le vocabulaire est rarement bloquant. C’est un espagnol assez simple. On y apprend plein de gros mots aussi (j’espère que les profs le font lire au lycée), d’expressions familières et imagées. Il y a un très bon sens du dialogue.

Un hommage au roman noir, au roman d’atmosphère (Chandler est cité), avec une femme mystérieuse et peut-être fatale, une voix ensorcelante.


P. Colin, Joséphine Baker, Mucem


Tú eres el personage más loco y más comemierda que conzoco, pero me gusta andar contigo. ¿Sabes qué, men ? Tú eres el único tipo legal con quien trato en este y en estos mis negocios. Eres como un cabrón marciano. Como si fuera de mentira, vaya.

 

Tu es le gars le plus fou et le plus mange-merde que je connaisse, mais j’aime bien être avec toi. Tu sais quoi, mec ? Tu es le seul type fidèle à la loi avec qui je fais des affaires. Tu es comme un enfoiré de martien. Comme si tu étais faux.

 

Traduction personnelle.

Bizarrement, "comemierda" n’est pas dans mon Diccionario Salamanca. J’ai traduit les men qui scandent les phrases de Yoyi par « mec », mais bon... sacré Yoyi.

 

Le billet de Claudia Lucia sur le roman.

 De Padura, j'ai aussi lu Adios Hemingway.

Bon pour le mois latino américain de Goran et Ingannmic.


mardi 12 juin 2012

Les préjugés étaient comme des échardes dans les mains et les certitudes s’accompagnaient d’un hérissement de l’estomac.

Leonardo Padura, Adios Hemingway, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, 1e parution au Brésil en 2001, Paris, Métailié, 2005.

Un petit livre qui a attiré ma curiosité car il mêle Cuba et Hemingway. C’était une lecture agréable, prenante, même si je ne suis pas certaine qu’il en reste grand chose dans quelque temps.
Le récit se place vers la fin des années 90, à Cuba. À la Finca Vigía, la maison d’Hemingway, devenu un musée mort depuis longtemps, un ouragan a déraciné un arbre et déterré un cadavre et les deux balles qui l’ont tué. La police confie l’enquête au Conde, flic à la retraite, un peu écrivain, ex admirateur de l’américain. Il se plonge dans la vie d’Hemingay, rencontre les derniers survivants de cette époque… et boit du rhum.
En parallèle, on suit quelques heures de la vie d’Hemingway, âgé, alcoolique. Le roman évoque sa vie violente, son goût pour les armes, la chasse et la tauromachie, la vie guerrière sous toutes ses formes. Ça n’en fait pas un portrait très sympathique mais troublant, humain, empreint de pathétique et de puissance.

Bar Hemingway à Turku (Finlande)
image M&M.
Le roman de Padura est court, se penche plus sur Hemingway (très envie de relire ses livres maintenant) que sur Cuba, à l’exception du rhum et des combats de coq. C’était une parenthèse agréable dans le temps. Ah… et la petite culotte d’Ava Gardner fait une superbe apparition.

Je n’ai pas trouvé qui avait tué le mort, ni qui diable cela peut être. Mais j’ai découvert une chose triste, personnelle et définitive, j’ai découvert qui je voudrais qui soit l’assassin.
-       Mais cela, Conde, toute la Havane le sait… Ce qui est incroyable, c’est qu’il t’ait autant plu à une époque.
-       J’aimais sa façon d’écrire.
-       À d’autres, mais pas à moi. Tu aimais aussi le bonhomme.

Nouvelle participation au challenge les 12 d’Ys d’Yspaddaden pour la catégorie auteurs latino-américains". Et d'ailleurs l'avis d'Yspaddaden sur ce livre.