La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



jeudi 30 juillet 2026

Mr. Snopes ratait probablement la majeure partie de ce qu’on lui disait par derrière, mais il ne perdait jamais rien de ce qu’on ne lui disait pas en face.

 

William Faulkner, La Ville, parution originale 1957, traduction de l’américain par Jules Bréant, révisée par Marc Amfreville, Antoine Cazé et Aurélie Guvillain ; édité en France par Folio/Gallimard.


À l’ouverture du roman, je lis ce premier paragraphe :
Je n’étais pas encore né, c’est donc le Cousin Gowan qui était là, assez grand pour voir et se souvenir et me raconter par la suite lorsque je fus en âge de comprendre. Ou plutôt, c’était le Cousin Gowan plus l’Oncle Gavin ou mieux peut-être l’Oncle Gavin plus le Cousin Gowan. Lui – le Cousin Gowan – avait treize ans. Son grand-père était le frère de Grand-Père, alors, à l’époque où le récit des événements nous parvint, et on ne savait ni l’un ni l’autre quel était notre degré de parenté.
 et je fais wahou, ça va dépoter. Voilà un auteur qui ne nous dit pas tout.

Ce premier paragraphe pose d’ailleurs en évidence le point central : qui raconte l’histoire ? Qui raconte l’histoire de Flem Snopes et celle de son ascension à Jefferson ? Et qu’est-ce qui nous est vraiment raconté ? D’emblée, nous sommes invités à nous méfier de ce récit, rapporté par ouï-dire.
Donc on reprend Flem Snopes au moment où il quitte le Domaine du Français et s’installe en ville avec femme et enfant, et avec sa palanquée de cousins. L’idée est de le suivre au gré de son ascension sociale, non pas irrésistible, mais opiniâtre, acharnée, en quête de richesse, mais surtout de respectabilité.

Parce que nous tous dans notre contrée, même après un demi-siècle, avons encore une vision sentimentale des héros de notre chevaleresque débâcle, de notre défaite irrévocable, irréparable, et ces héros étaient vraiment nos héros, car c’étaient nos pères et nos grands-pères, nos oncles et nos grands-oncles au temps où le colonel Sartoris avait recruté ses combattants ici même dans notre comté et ceux qui le jouxtaient.

Mais après une première anecdote incompréhensible de vol de cuivre dans une usine hydraulique, le récit revient en arrière et on en apprend davantage sur ce qu’il s’est réellement passé au Domaine du Français. On se rend compte que lors de la lecture du Hameau on ne possédait pas alors tous les éléments nécessaires à la compréhension. Les nouveaux éléments ne révolutionnent pas notre vision, mais la complètent, et suggèrent surtout que la narration du roman s’opère de biais et de façon partielle.
(Page 120 j’ai fini par comprendre que chaque chapitre était précédé du nom de son narrateur.)

Autrement dit, vous avez été envoyés. Envoyés par une maudite bande de satanées vieilles bonnes femmes des deux sexes, ou plutôt d’aucun. 

Dans La Ville, nous voyons Flem Snopes mettre la main sur la banque de la ville, tandis que ses cousins prennent (avec plus ou moins de succès) un hôtel ou un restaurant. Toutefois, l’accent se déplace d’abord sur son épouse, Eula, la femme par excellence, qui ne nous est pas précisément décrite, mais dont la vue paralyse tous les mâles, notamment l’un des narrateurs, mais aussi le maire flamboyant de la ville. Mais il y a également la génération suivante, celle des fils aux prénoms improbables, et surtout de la fille. Et dans la stratégie de Snopes, les femmes sont bien évidemment tout à la fois des pions et des éléments imprévisibles, qu’il s’agit donc de maîtriser de gré ou de force. C’est vrai pour lui, mais aussi pour ses adversaires – et l’attirance malsaine d’un homme adulte pour une fille de 16 ans prend soudain l’allure d’une manipulation contre son père. Il y a aussi le goût des hommes pour les automobiles bruyantes dont ils se servent pour manifester leur autorité sur telle ou telle femme.

Au fur et à mesure apparaissent des personnages secondaires, ou des personnages qui sont de moins en moins secondaires – j’apprécie beaucoup la façon dont Faulkner mène son roman, le nourrissant par des biais inattendus, lançant des pistes qui s’égarent et disparaissent, ou qui réapparaissent. C’est une ville, il y a un shérif, un agent de police, une maîtresse d’école, des associations de dame, un lycée, des gamins qui se battent. Tous ces gens mettent de la vie dans la ville et le roman, créant des intrigues parallèles, qui viennent percuter la trajectoire de Flem Snopes ou celle des narrateurs à des moments inattendus.

Alors comme ça rien ne s’était produit et maintenant c’était déjà trop tard, avec le soleil qui déclinait et pourtant le poirier dans le jardin sur le côté avait déjà fleuri et puis perdu ses fleurs depuis un mois et maintenant l’oiseau moqueur s’était installé dans l’églantier rose, et il recommençait déjà à chanter là où il avait chanté toute la nuit durant la semaine entière jusqu’à ce qu’on se demande pourquoi diable il ne s’en allait pas ailleurs pour laisser les gens dormir.


Et l’on retrouve Ratliff, qui semble tout savoir, ou qui en donne l’impression, qui apparaît derrière la porte à chaque moment important, qui concentre l’attention sur tel ou tel point. N’est-ce pas lui qui mène la narration ? 
Par exemple, les actions de Flem Snopes sont décrites le plus souvent a posteriori, quand les autres personnages ont réussi à les décortiquer et à les analyser. Mais un chapitre particulièrement brillant adopte le point de vue de l’oncle Gavin, lui-même essayant de restituer avec finesse et compréhension le raisonnement et la stratégie de Snopes – c’est habile !

Après toutes ces années d’efforts pour se créer et maintenir la situation unique qu’il s’était faite à Jefferson, Ratliff ne pouvait se permettre de courir le risque de se promener dans les rues sans avoir toute prête la réponse adaptée à toutes les situation et à chacune en particulier qui ne le regardaient en rien.

Par ailleurs, ce roman se construit en parallèle à un autre, Sartoris (un des très bons), renforçant ainsi cette impression ou cette illusion d’avoir affaire à un monde complet et cohérent. Aucun des personnages n’est isolé ; Faulkner bâtit un univers subtil, complexe et entrecroisé.

G. Münter, Vue depuis un attelage de chevaux sur la route, Texas 1900


J’ai tout à la fois la sensation que l’auteur sait exactement où il veut nous emmener, qu’il s’enlise lui-même et qu’il prend plaisir à nous égarer. Le récit fait des sauts de cabri. Comment expliquer sinon qu’après ce chapitre consacré à l’avenir d’une fille de bonne famille, le chapitre suivant s’ouvre sur une histoire de mulets particulièrement embrouillée ?

C’était impossible de pénétrer les yeux de Mr. Hampton tellement ils vous fixaient durement ; c’était aussi impossible de dépasser le barrage de ses yeux que de dépasser un cheval sur un sentier juste assez large pour le passage d’une bête et trop étroit pour laisser la place à un cheval et à un homme en même temps. C’était impossible de pénétrer les yeux de Mr. Snopes parce que jamais ils ne vous regardaient vraiment, tout comme une mare d’eau stagnante ne vous regarde pas.

… ses yeux, non pas de ce bleu violent et poudreux des fleurs automnales, mais du bleu des fleurs de printemps, de ce mélange inextricable de glycine, de bleuet, de pied-d’alouette, de campanule, couleur du temps de toutes les filles séduites et de la bonne fortune des garçons, et trop tard pour le chagrin, trop tard.

Bref, j’ai adoré cette lecture. Je suis bien décidée à lire le troisième volume de la trilogie à l’automne. En attendant, c'était une lecture commune avec Ingannmic - elle raconte drôlement mieux que moi, allez lire son billet. Keisha quant à elle a lu un fragment antérieur de la Snopes Familiy, Barn Burning une nouvelle parue en 1939 et parlant de cette histoire de grange brûlée et elle a lu en VO, elle est très forte !

Et si vous hésitez à vous lancer, voyez ce petit catalogue de titres :

Le Bruit et la fureur (1929) : le récit d'une famille, mais d'abord leurs cris et leurs plaintes, leurs larmes et leurs regrets
Sartoris (1929) : un excellent roman qui n'est pas dénué d'espoir. C'est aussi un bon titre pour découvrir l'univers de l'auteur. L'histoire de la famille Sartoris
Sanctuaire (1931) : un roman assez facile à lire, mais sombre et éprouvant
Tandis que j'agonise (1930) : le plus facile pour commencer, une farce macabre brillante.
Lumière d'août (1932) : le Sud des années 30, marqué par son lourd héritage, un roman dense et sombre, mais très réussi
Descends, Moïse (1942) : la longue histoire d'une famille noire et blanche du Mississippi

La trilogie des Snopes : Le Hameau (1940) où Flem Snopes apparaît et s'empare d'un grand domaine et de la fille de la maison


4 commentaires:

  1. keisha te remercie, elle a survécu de justesse, et pense continuer en français, ça m'a l'air top, ces Snopes, en tout cas comme toi et Inganmic le racontez.
    Pour l'instant je suis dans la Rolls des polars, Ed Mcbain, et c'est du pavé, huit histoires dans un volume.
    J'attends ton avis sur Pot bouille, quelle ambiance là dedans!^_^ Zola y va à fond.

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    1. Il est drôlement bien ce volume ; on remettra sûrement ça à l'automne pour lire le 3e volume.
      Pot-Bouille est bien sympa, mais je ne trouve pas ça hyper palpitant non plus.

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  2. Non, je ne suis pas d'accord, tu en parles bien mieux que moi ! En découvrant ton billet, je réalise que ce titre n'est en effet sans doute pas si linéaire que ça ... alors quoi ? Je m'attends tellement à ce que Faulkner soit compliqué que je suis surprise quand je n'ai pas de mal à comprendre l'histoire ? Ou bien il a une telle maîtrise de sa construction narrative qu'une fois le livre refermé, peu importe les circonvolutions qui y amènent, la fresque finale se dessine de manière si limpide qu'on en oublie lesdites circonvolutions ?
    J'ai été surprise aussi qu'il nous rappelle précisément les principaux du événements du précédent opus... tu savais qu'il a laissé passer 16 ans avant d'écrire cette "suite" ?
    Bon en tous cas, un grand plaisir de lecture, oui, et partante pour programmer une LC de la suite mais plutôt à partir de la 2e quinzaine de novembre si ça te va, j'ai déjà prévu pas mal de lectures dans le cadre de l'activité urbaine, des feuilles allemandes et tout ça !

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    1. Je penche pour la seconde hypothèse : il sait exactement où il veut aller ! Et du coup ça passe.
      J'ai rappelé les dates (y compris celles de la nouvelle lue par Keisha) ; on voit que l'histoire l'a habité pendant un moment. Ça explique combien elle est aboutie. Bref, je suis totalement fan.
      Bon, je sens que ça va se finir le 26 novembre, cette histoire !

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