La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 20 mars 2025

Évidemment, je fais allusion à la littérature qui s’écrit avec du sang.


Roberto Bolaño, Le Troisième Reich, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, écrit en 1989, publié de façon posthume en 2010.

 

À la fin des années 80, dans une station balnéaire de Catalogne, le narrateur et sa chérie, allemands tous deux, séjournent là durant le mois d’août. On comprend que le narrateur, Ugo, est venu là, quand il était adolescent, avec ses parents et qu’il est vaguement amoureux de la patronne. Ugo, peu intéressé par la plage et les boîtes de nuit, assez égocentrique, compte écrire des articles sur un jeu de plateau nommé Troisième Reich. Un jeu de guerre où les dés et les pions déplacent des unités militaires sur la carte de l’Europe.


C’est ensuite que j’ai compris qu’Ingeborg avait eu honte de moi, des paroles que je prononçais (corps d’infanterie, groupes blindés, facteurs de combats aériens, facteurs de combats navals, invasion préventive de la Norvège, possibilités d’entreprendre une action offensive contre l’Union soviétique pendant l’hiver 39, possibilité de défaire complètement la France pendant le printemps 40) et ça a été comme si un abîme s’ouvrait sous mes pieds.


Nous suivons le récit de cet été, la rencontre avec un autre couple d’allemands, les scènes d’alcool, un drame, la rencontre avec des locaux nommé le Loup, l’Agneau et surtout le Brûlé. Une partie de Troisième Reich s’engage entre ce mystérieux Brûlé dont on ne sait pas grand-chose et Ugo (qui joue l’Allemagne) et tout le monde avertit ce dernier qu’il risque gros, très gros, même s’il rechigne à comprendre.


Tandis que je prenais le petit déjeuner, un soleil énorme glissait ses tentacules sur tout le Paseo Maritimo et sur toutes les terrasses sans parvenir à rien réchauffer vraiment. Pas même les sièges en plastique.


Un excellent roman, très prenant, mais assez pesant – évitez de le lire en 2025 (mon conseil). D’abord, il y a ce narrateur pas très sympathique, qui ne se préoccupe pas trop ce qui arrive aux gens auprès de lui. Qui ne se préoccupe pas non plus de la portée de son jeu, qui s’enthousiasme sur les stratégies militaires de tel ou tel général allemand sans aller plus loin. Il y a ces personnages qui surgissent, dont on ne sait rien. Libre au lecteur de supputer. Libre au lecteur d’imaginer que le jeu ne va pas en rester là, d’autant que son attention est attirée par des questions que se pose le narrateur sur des sujets qui semblent plutôt anodins. Je note, par exemple, l’habileté de Bolaño à signaler que le Brûlé n’est pas espagnol, mais latino-américain, jouant avec un imaginaire qui est plus ou moins dit (notamment grâce aux rêves d’Ugo). Il y a aussi la façon dont le narrateur établit des hypothèses sur la possible stratégie – en termes militaires – qui se joue sur la plage, entre le bar, la mer et les pédalos. C’est à la fois grotesque et glaçant. Fondamentalement, il ne se passera pourtant pas grand-chose.


Paul Nash, Mer morte, 1940 Tate

 

Rien que tête, épaules, dos des mains, et le plateau et les pions comme une scène où se déroulent des milliers de débuts et de fins, éternellement, un théâtre kaléidoscopique, unique pont entre le joueur et sa mémoire, sa mémoire qui est désir et qui est regard. Les divisions d’infanterie, les affaiblies, les inexpertes, qui ont tenu le front occidental, combien y en a-t-il eu ? Quelles sont celles qui, malgré la trahison, ont freiné l’avancée en Italie ? (…) Quelles divisions d’infanterie ont combattu pour frayer un chemin aux chars en 44, dans les Ardennes ? Et combien de groupes de combat se sont immolés, innombrables, pour retarder l’ennemi sur tous les fronts ? Personne ne se met d’accord. Seule la mémoire qui joue le sait.

 

Été 43. Débarquement anglo-américain à Dieppe et Calais. Je ne m’attendais pas à ce que le Brûlé passe à l’offensive aussi rapidement.

Et oui, c’est un jeu, la réalité est alternative.

 

Sandrine a publié un billet sur ce roman en 2011.


Bolaño sur le blog :

Les Détectives sauvages (et second billet sur ce roman !) : Les poètes réal-viscéralistes s’évanouissent, les revues disparaissent, le cahier de poésie est illisible. C'est une errance ou un enlisement. L’écriture est rapide, ironique, bourrée d'humour.
Un petit roman lumpen : un tout petit roman dont je garde peu de souvenirs.
2666 : sur les pas d'un écrivain allemand et la description clinique de 300 meurtres de femmes. "Un grand roman, inépuisable et mystérieux."

La Littérature nazie en Amérique : des notices consacrées à des écrivains du continent américain qui ont été d’extrême-droite, nazis, fascistes, phalangistes, etc. Sauf que c’est un roman.


Je lis, je blogue nous propose de lire chilien en ce printemps. Ce billet constituera probablement mon unique participation. 




mardi 14 février 2023

Paléonazi, taré, rimailleur aux intentions crétinisantes, prophète de pacotille, violeur de la langue espagnole, etc.

 Roberto Bolaño, La Littérature nazie en Amérique, parution originale 1996, traduit par Robert Amutio.

 

Comme une encyclopédie, le livre rassemble des notices consacrées à des écrivains du continent américain qui ont été d’extrême-droite, nazis, fascistes, phalangistes, etc. Sauf que c’est un roman.

Bolaño invente des noms d’auteurs, des titres de livres, des titres de revue, des histoires, des écoles littéraires, des noms de critiques littéraires, etc. et tout ce qu’il faut pour reconstituer une vie littéraire complète. Pérec et Borges ne sont pas loin.

Aux notices biographiques, il ajoute quelques annexes indispensables : bibliographie sélective et notices sur les maisons d’éditions et les revues.


Arthur Crane, Nouvelle-Orléans, 1947 – Los Angeles, 1989. Auteur de plusieurs livres intéressants, mais lesquels Le Ciel des homosexuels et La Discipline des enfants. Il fréquentait les bas-fonds et les personnes de mauvaise vie comme une forme de suicide. D’autres fument trois paquets de cigarettes par jour.


Et à lire, me direz-vous ? C’est un peu étrange. Bien sûr, aligner les notices, même fausses, d’écrivains, c’est fastidieux et aride. Un jeu littéraire. Un jeu brillant et plein d’humour, car on ne tarde pas à repérer des points d’accroche. Tous ces auteurs sont avant tout médiocres, vains et snobs. Poètes hermétiques, goût pour le bizarre et pour la violence, rapport compliqué aux autres auteurs et à l’Europe, aucun n’est parvenu à la reconnaissance internationale dont peuvent se prévaloir plusieurs écrivains que nous avons l’habitude de lire. Je craignais un roman à clés, mais ce n’est pas du tout le cas, même si nous sommes naturellement enclins à trouver des échos ici ou là.

Après un passage à vide dans le milieu, je me suis accrochée. Tout semble prendre sens dans la dernière notice. Cet Hoffman dont la trace se perd en Europe et à Barcelone rappelle les écrivains évanescents des Détectives sauvages et de 2666Et puis apparaissent un « nous » et un « je » et Bolaño lui-même. Le voici qui participe à… on ne sait quoi, à cette recherche de l’écrivain fantomatique ou à son effacement final. Et voilà.


Là, Andrés Cepeda vit ses éphémères moments de gloire : ses articles, aussi variés que ceux du docteur Johnson, soulèvent des haines et des rancunes durables. Il donne son opinion sur tous les sujets, croit avoir des solutions pour tout. Il commet des erreurs, est traîné en justice avec le journal, et perd, l’un après l’autre, tous ses procès.

Lawrence, La Bibliothèque, 1967 PAFA

Il y a évidemment beaucoup d’humour et d’inventivité (Edgar Allan Poe en guide d’art décoratif, c’est surprenant). Il y a surtout tous les petits tics des écrivains, grands ou petits, de droite, de gauche ou du milieu, qui sont malicieusement montrés du doigt. Bolaño n’oublie pas les auteurs de SF, mais les poètes cryptiques sont les plus nombreux. Les voici ordinaires, nos écrivains violents, machos, arrogants, racistes...

Je note que dans ses romans Bolaño s’intéresse particulièrement à tout ce qui compose la vie littéraire : les auteurs bien sûr, mais aussi leurs débats enflammés et stériles, leur positionnement, leur médiocrité, leur postérité, leurs fervents disciples… plus qu’aux textes eux-mêmes. Comme si tout cela n’était pas uniquement fumée, mais avait une consistance. Le blabla de la littérature, c’est du réel, ce n’est pas la fiction.


Couto écrivit un livre de nouvelles qu’aucune maison d’édition n’accepta. La livre se perdit. Ensuite il entra dans les Escadrons de la mort, enleva et aida à torturer et vit comment on tuait certains individus mais il continuait à penser à la littérature et plus précisément à ce dont manquait la littérature brésilienne. D’avant-garde, c’est ce dont elle manquait, de littérature expérimentale, de dynamite, mais pas comme chez les frères Campos qui lui paraissaient ennuyeux, au contraire quelque chose de moderne mais plutôt dans son genre, quelque chose de policier (mais brésilien, pas nord-américain), un continuateur de Rubem Fonseca, pour bien nous faire comprendre. Ce dernier écrivait bien, même si on disait que c’était un fils de pute, ça n’avait pas d’importance.

 

Voilà. Le billet d'Ingannmic. Une lecture déroutante et déroutée, et je suis tout à fait ravie de continuer à découvrir l’œuvre de Bolaño. Bolaño sur le blog :

 

Deuxième participation au mois latino-américain d’Ingannmic.





jeudi 3 février 2022

Avec des mots simples, comme si tu étais en train de raconter une histoire dans un bar.

 Roberto Bolaño, 2666, parution originale 2004, traduit de l’espagnol par Robert Amutio.

 

Au premier chapitre, quatre universitaires européens découvrent les romans d’un écrivain allemand nommé Archimboldi, écrivain dont on ne connaît rien de la vie. Après plusieurs années, ils apprennent que l’écrivain serait parti dans le nord du Mexique, à Santa Teresa. Ils s’y rendent, ne trouvent pas l’écrivain, mais apprennent que dans cette ville de très nombreuses femmes ont été assassinées et que le ou les coupables n’ont pas été identifiés.

Et là ma sœur me demande, dubitative devant cet énOOOrme pavé : « Mais il y a un rapport entre les meurtres et l’écrivain ? » À quoi j’ai répondu : « Ah je commence juste » (j’en avait lu seulement 300 pages).

Donc, oui, il y a un rapport.


Elle avait deux enfants en bas âge et vivait avec sa mère, qu’elle avait fait venir de Oaxaca, d’où elle était originaire. Elle n’était pas mariée, mais, une fois tous les deux mois, elle sortait en boîte de nuit dans le centre, en compagnie d’amies du travail, où elle avait l’habitude de boire et s’en aller avec un homme. À moitié pute, dirent les policiers.


Il y a un climat. Le cœur du roman est constitué par la description, presque cadavre par cadavre, des meurtres de femmes de Santa Teresa. Environ 200 femmes, majoritairement violées et étranglées, dont le corps a été jeté dans les décharges ou au bord des routes. Tous les meurtres ne sont pas identiques et pour certains le coupable est arrêté, mais c’est rare. Elles sont majoritairement ouvrières. Elles vivent et meurent dans un territoire pourri et corrompu, où le chômage est faible, où les narcotrafiquants sont puissants, où l’on passe vers les États-Unis et où les femmes comptent peu. C’est le cœur de l’histoire et cela imprègne l’ensemble du roman. Les personnages qui y sont le plus étrangers se voient brutalement rattrapés par cette menace et ce climat glauque. C’est une atmosphère qui est campée. Le lecteur en vient à suspecter un peu tout ce qui lui est raconté (cet homme dont la femme meurt sans être enterrée nulle part, hein ?).


L’université de Santa Teresa avait l’air d’un cimetière qui à l’improviste se serait mis vainement à réfléchir. Elle avait l’air aussi d’une boîte de nuit vide.


Ce roman de 1350 pages se compose de 5 parties distinctes, qui peuvent se lire de façon indépendante mais qui entretiennent des liens étroits. Il contient de nombreux récits enchâssés. Il y a des relations d’amour, un homme qui profane les églises, la Seconde guerre mondiale et le désastre européen. Il se lit extrêmement bien, 3 semaines pour ma part, sans y passer des journées entières, sans jamais la sensation de lassitude ou de longueur. Il y a Arcimboldo, mais aussi Marcel Duchamp. Des noirs américains. De la boxe. L’incompétence de la police, qui s’en fout, qui s’en fout. Des énumérations folles. La Russie soviétique.

Autour se tissent d’autres fils, plus ou moins lâches, plus ou moins présents dans l’œuvre de Bolaño. Par exemple, les universitaires qui dissertent sur un écrivain fantôme, entre colloques et articles savants, dans un chapitre qui n’est pas sans évoquer Pérec ou Borges et qui est très ironique. Leurs histoires sentimentales et sexuelles sont aussi un peu compliquées. Est-ce qu’ils ne finissent pas par errer, abandonnés d’une femme, conscients qu’ils ne rencontreront jamais l’écrivain, dans une ville perdue et malsaine ? Il y a aussi les asiles psychiatriques où l’on se rend pour visiter tel peintre ou tel écrivain oublié. D’ailleurs, ils sont nombreux à exprimer leur vision de la littérature, de la poésie, de l’écriture.


Coogan, Feu, 2016 privé céramique
À la fin des Détectives sauvages, quand les personnages s’égarent dans les sables du désert, tout au Nord du Mexique, à la recherche d’une poétesse disparue, il est écrit : « Cependant Cesárea avait parlé des temps qui allaient venir et l’institutrice, pour changer de sujet, lui avait demandé de quels temps il s’agissait et quand ils viendraient. Et Cesárea avait indiqué une date : aux environs de l’an 2600. Deux mille six cents et quelques. Puis, face au rire qu’avait suscité chez l’institutrice une date aussi saugrenue, un petit rire étouffé qu’on avait à peine entendu, Cesárea avait ri de nouveau. »


Une femme qui, malgré les années, conservait intacte sa détermination, qui ne s’agrippait pas aux bords de l’abîme mais qui y tombait avec curiosité et élégance. Une femme qui tombait dans l’abîme assise.


La date 2666 ne figure jamais dans 2666 – il est pourtant question d’un auteur de science-fiction – mais elle apparaît aux yeux du lecteur comme une perspective à la fois lointaine et inatteignable, aussi perdue dans le désert que la vérité sur les assassins et sur l’écrivain allemand.

Un grand roman, inépuisable et mystérieux. Un chef d’œuvre.

 

Ces idées ou ces sensations ou ces délires, sous un autre angle, avaient leur côté satisfaisant. Cela transformait la douleur des autres en la mémoire d’un seul. Cela transformait la douleur, qui est longue et naturelle et qui remporte toujours la victoire, en mémoire particulière, qui est humaine et brève et qui fausse toujours compagnie. Cela transformait un récit barbare d’injustices et d’abus, un ululement incohérent sans début ni fin, en une histoire bien structurée où il y avait toujours la possibilité de se suicider. Cela transformait la fuite en liberté, même si la liberté ne servait qu’à continuer à fuir.

 

Les meurtres de Santa Teresa s'inspirent des centaines de meurtres de femmes non élucidés de Ciudad Juárez.

 

Un extrait de l'avis d'Ingannmic :

"Roberto Bolaño, qui, une anecdote en amenant une autre, semble parfois s'écarter de l'itinéraire initialement emprunté, jusqu'à ce que l'on se rende compte que les chemins de traverse ont pour lui autant d'importance que la route principale, qu'ils composent à eux tous cette vaste fresque qu'est la vie, avec ses vicissitudes, ses grandes catastrophes et ses petits malheurs, et -mais dans une moindre mesure- ses joies et ses bonheurs... Malgré tout, comme il nous lance sur des pistes souvent sans suite, nous promet parfois l'imminence de drames qui ne surviennent pas, alors qu'à d'autres moments il nous surprend par une horreur que l'on n'a pas senti venir."

Elle parle aussi d’un auteur qui « palpe » le monde. Oui, il tourne autour, plus qu’il ne décortique.


Cette lecture constitue une entrée en matière de poids pour le mois des lectures de l'Amérique latine d'Ingannmic.


Petite pause du blog parce que je suis partie me promener loin de l’ordinateur. Reprise mi février.


 


 

mardi 9 février 2021

Qui allait dire quoi que ce soit à l’André Breton du tiers-monde.

 Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, parution originale 1998.

 

Dans une courte première partie se déroulant en 1975, un jeune étudiant raconte comment il a fait la rencontre des poètes réal-viscéralistes à Mexico, mais il se préoccupe surtout beaucoup de son apprentissage sexuel. La looongue deuxième partie est constituée par le recueil de témoignages sur les deux chefs du mouvement réal-viscéraliste, Arturo Belano et Ulises Lima. On ne sait pas qui mène l’enquête, mais on suit la vie des deux poètes au Mexique, à Paris, à Barcelone, en Israël, au Liberia. On comprend aussi que Belano et Lima ne sont que la seconde vague réal-viscéraliste, puisqu’il existe une mystérieuse Cesareana poétesse des années 1920 qui aurait été la première. La courte troisième partie raconte la suite immédiate de la première : un petit groupe fuit un criminel tout en se perdant sur les traces de Cesareana, dans les sables du désert mexicain.


Il y a un temps pour réciter des poèmes et un temps pour boxer. Pour moi c’était c’était le moment de boxer. J’ai fermé les yeux, comme je l’ai déjà dit, et j’ai entendu Lima tousser. J’ai entendu le silence (si la chose est possible, ce dont je doute) un peu gêné qui s’est fait peu à peu autour de lui. Et finalement j’ai entendu sa voix qui lisait le meilleur poème que j’aie jamais entendu.


Sont-ce de vrais poètes ? Il y a des débats théoriques sur la poésie, des disputes sur l’appartenance de tel ou tel et même une mystérieuse anthologie, mais aucun poème. Poètes d’opérette ou satire des mouvements littéraires bien réels, les deux sont envisageables. Ce Belano rappelle furieusement Bolaño alors que Lima est plus ectoplasmique. Et puis il y a la figure titulaire de Cesareana, découverte par hasard dans une soirée tequila, dont un seul poème nous est parvenu (il ressemble autant à une blague qu’au Chef d’œuvre inconnu) et qui disparaît dans les bleds poussiéreux du Mexique.


Pendant que je passe mon temps au lit avec Rosario, ai-je pensé, la poésie mexicaine d’avant-garde présente ses premières fissures.

Toute la journée déprimé, mais écrivant et lisant comme une locomotive.


Picabia, Portrait d'André Breton, 1919, coll. privée
La deuxième partie s’éparpille, touffue, et difficile à suivre, noyant Belano et Lima dans l’accumulation de mots. Plein de gens sont invités à raconter ce qu’ils savent d’eux. Quelquefois ce n’est pas grand-chose, presque rien, quelquefois c’est plusieurs mois de vie. Belano apparaît mystérieusement en gardien de camping en Espagne ou en photographe de guerre en Afrique. Lima est difficile à suivre, entre Paris et Israël. Qui cherche à recueillir ces témoignages ? Et pourquoi, dans quel but ? Cette quête s’autonomise.

Un roman comme une longue errance, une divagation qui s’égare entre l’histoire tragique et la farce grotesque. Qui sont les détectives ? Et sur quoi enquêtent-t-ils ? Est-ce bien important de le savoir ? Ce qui compte, n’est-ce pas l’histoire ? Mais il n’y a pas d’histoire. Une suite d’anecdotes désaccordées, entre lesquelles le lecteur se perd – qui sont tous ces gens – et se retrouve, et navigue à vue. Il reste un long discours, avec des clins d’œil et des références.


Le Mexicain égrenait dans un anglais parfois incompréhensible une histoire que j’avais du mal à comprendre, une histoire de poètes perdus, de revues perdues et d’œuvres sur l’existence desquelles personne ne savait un traître mot, au milieu d’un paysage qui était peut-être celui de la Californie ou de l’Arizona ou d’une région mexicaine limitrophe de ces États, une région imaginaire ou réelle, mais décolorée par le soleil et à une époque ancienne, oubliée ou qui du moins ici à Paris, dans les années soixante-dix, n’avait plus la moindre importance. Une histoire dans les extra-muros de la civilisation, lui ai-je dit.


On a aussi une satire des mouvements littéraires en -isme, une litanie de poètes, réels ou inventés, à la Prévert, comme une farce, un long défilé d’inconnus et de gens qui refont le monde en buvant de la bière et du café au lait. Il y a beaucoup d’allusions, aux surréalistes bien sûr, mais aussi à Rimbaud, à 1984, à Octavio Paz, aux écrivains espagnols et sud-américains, à la situation politique au Mexique et en Amérique du Sud en arrière-plan.

Les poètes s’évanouissent, les revues disparaissent, le cahier de poésie est illisible. Le roman fait du sur place malgré une grande boucle temporelle et des incursions dans divers pays du monde. L’écriture est rapide, ironique, plaisante, bourrée d'humour.

Il est fait allusion à 2666, un autre roman de Bolaño, encore plus gros, que je viens d’acheter et que je lirai donc prochainement !


Avec une voix d’outre-tombe don Pancracio a mentionné la foule de ses admirateurs. Ensuite la petite légion de ses plagiaires. Et pour finir l’équipe de basket de ses détracteurs.


Mon premier billet (je crois qu’il est meilleur que celui-ci).

 

 Bon pour le mois latino-américain d'Ingannmic et de Goran.




jeudi 17 octobre 2013

Une tristesse presque portative qui ne durait pas plus de cinq minutes.


Roberto Bolaño, Un petit roman lumpen, paru au Chili en 2002, traduit par Robert Amutio, édité chez Christian Bourgois.

Un petit roman au titre intrigant. Une virée internet m’apprend que lumpen en allemand signifie loque, chiffon…

Les parents de la narratrice et de son frère (des jeunes gens) meurent au début du livre. Nous savons tout de suite que ça ne se passe pas très bien, la jeune femme parle de « délinquance ». En réalité, ce n’est pas tant cela qu’un vide qui s’installe peu à peu dans sa vie et de son frère et qui défait les habitudes et les repères. L’abandon du lycée, le besoin d’argent, l’importance de la télé, la sexualité, la narratrice perd sa volonté et part un peu à vau l’eau. C’est plus une déliquescence.
Le frère et ses amis ont idée d’un « coup » pour rafler de l’argent mais c’est là où la narratrice commence à changer.
Cette vie désaccordée s’inscrit dans une ville (Rome) qui semble vide comme une sous-préfecture un dimanche après-midi, simplement traversée à deux reprises par des jeunes en voiture, hurlant, vitres ouvertes, « fascisme ou barbarie ».

Image Wiki

C’est donc un tout petit livre, à la narration réglée comme du papier à musique ce qui m’a paradoxalement déçue puisque je m’attendais à quelque chose ayant la folie des Détectives sauvages.
Une petite tranche de vie qui s’émiette et se remiette.

C’était comme si, en sortant du travail, je pénétrais brusquement dans un tunnel de vent qui me faisait pleurer sans raison. Un tunnel qui au début agissait de manière naturelle, provoquant mes pleurs sans plus, mais qui, au cours des derniers jours, loin de créer une habitude en moi, suscitait une énorme tristesse, une tristesse à laquelle je ne pouvais faire face qu’en pleurant.


lundi 31 décembre 2012

Il y a un temps pour réciter des poèmes et un temps pour boxer.


Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages, traduit du chilien par Robert Amutio, 1e publication 1998, traduit en français en 2006, lu en folio.

Cet énorme livre se lit finalement étonnamment bien et j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver ses divagations poétiques pendant une dizaine de jours.

Comme pour Les Faux-monnayeurs de Gide, le titre est trompeur et il ne s’agit nullement d’un roman policier.

Une sorte de première partie se déroule en 1975 et a pour narrateur García Madero qui rencontre par hasard de jeunes poètes mexicains, formant le groupe des réal-viscéralistes ou des viscerréalistes ou quelque chose comme ça. De jeunes hommes menant la vie de bohème, buvant, fumant et baisant à tour de bras (si je puis dire), fauchant des livres dans les librairies, ne les lisant pas, mais établissant des listes de poètes où Rimbaud occupe la première place, aux côtés de noms mexicains.

Avec une voix d’outre-tombe don Pancracio a mentionné la foule de ses admirateurs. Ensuite la petite légion de ses plagiaires. Et pour finir l’équipe de basket de ses détracteurs.

Le corps du récit se déroule de 1976 à 1996 et est constitué de plusieurs récits, pris en charge par plusieurs narrateurs, dans plusieurs pays du monde. Tout se passe comme si le roman pistait les traces d’Arturo Belano, ou des poètes réal-viscéralistes plus largement ou en réalité de Cesárea Tinajero, une poétesse mexicaine. Il s’agit d’un roman à plusieurs voix, lancé sur les traces de ses héros mais on ne sait pas très qui cherche qui.

Convaincu qu’un poète laisse toujours des traces écrites, bien que les preuves affirmant le contraire jusqu’à présent.

On croise ainsi au fil des ans la vie des jeunes poètes d’avant-garde : leur pauvreté, leurs revues, leurs discussions, leur mode de vie… Certains abandonnent la poésie, d’autres deviennent des écrivains consacrés, un éditeur publie une anthologie mais les noms des héros sont absents de cette anthologie, de jeunes universitaires essaient finalement d’étudier l’œuvre de ces jeunes gens qui n’ont rien laissé. Bolaño donne une vision moqueuse et affectueuse de cette génération et du métier de poète en général. La lecture de ce roman forme un écho curieux à l’exposition Bohèmes qui se tient actuellement au Grand Palais et à un ouvrage que je suis en train de lire sur la bohème littéraire au XIXe siècle.

Après avoir baisé, mon cher général aimait sortir dans la cour pour fumer son cigare et penser à la tristesse postcoïtale, à cette maudite tristesse de la chair, à tous les livres qu’il n’avait pas lus.

C’est aussi un roman sud-américain. L’essentiel de l’action est dans la ville de Mexico, au DF, et les personnages arpentent les longues avenues en parlant, de jour comme de nuit. Les noms propres de quartiers, de rues, de régions, de villes abondent. Mais les personnages sont mexicains, chiliens, argentins, espagnols…
Vous l’auriez deviné, l’ensemble est foutrac. Les Détectives sauvages est un roman de la même famille que ceux de Pynchon, que Sur la route de Kerouac... ou que les films des frères Cohen si l'on pense à l'errance finale.

L'avis de Jimmy. Dernier billet de l’année 2012, aussi ma seconde participation au challenge du Prix Campus de Lou et Cryssilda. Demain, un billet spécial !