La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 9 janvier 2025

Lorsque vous ne connaissez pas les réponses, vous les inventez.

 


Raymond Chandler, Les ennuis, c’est mon problème, intégrale des nouvelles, édition Omnibus (plusieurs traducteurs).

 

C’est un grand plaisir de lecture, même si je me dois de préciser : ancien alcoolique, s’abstenir. Tout comme les anciens fumeurs. Et puis faut aimer le viril.

Mais vraiment, quel bonheur de se plonger dans cette écriture caustique et dans ces histoires de meurtres et d’escroquerie bien alambiquées.


Je préfère de beaucoup cette histoire-là. Je me demande si je pourrai la faire avaler.


Il ne s’agit pas réellement de nouvelles, mais plutôt de petits récits d’environ 50 pages, histoires majoritairement policières, en général sur la côte ouest des États-Unis, résolues par un grand privé à la mâchoire carrée. Je me demande à quoi tient leur réussite. La résolution en est le plus souvent incompréhensible, d’autant que le héros s’applique à proposer une explication qui convienne à son client, une autre à la police, encore une autre pour un vieil ami, etc. La vérité ici se dérobe et nous restons seulement avec un goût de malaise un peu gluant. Les gens bien sont rares dans ce monde-là. D’ailleurs le client du détective est lui-même souvent douteux (le héros est un privé, pas un salarié d’une agence) et personne n’est vraiment innocent. 


- Si l’histoire doit être longue, on va boire un coup.

- Je ne bois jamais avant le coucher du soleil. Comme ça, on ne risque pas de mal tourner.

- Dur pour les Esquimaux, fis-je. Surtout en été.


C’est un monde viril, sexiste, raciste, homophobe et violent (le lien avec les films de cow-boys est évident). Le style d’écriture, sobre et ironique, caustique, contraste d’ailleurs avec la brutalité de ce qui est raconté. Il y a là beaucoup d’humour.

J’avoue avoir passé quelques nouvelles quand même. Certaines offrent la particularité de constituer des réductions des romans. Je me rends compte que ces courts récits sont davantage caricaturaux que les romans parce que tout y est plus concentré (même nombre de morts et autant de whisky que dans un texte cinq fois plus long), à la fois plus noir et plus ironique.


J’entrepris un inventaire attentif de mes sensations. J’avais le ventre noué et douloureux, la mâchoire sans doute enflée d’un côté. Mis à part cela, je n’avais pas l’impression d’être abîmé outre mesure. Je me levai. Une douleur vivre traversa mes temps de part en part. Je n’en tins pas compte et marchai d’un pas ferme vers la bouteille sur la table. Je la portai à mes lèvres. Une bonne rasade de ce liquide incendiaire me requinqua immédiatement. Je fus gagné par une humeur joyeuse et primesautière, prêt à me lancer à l’aventure.


Crécy, Hommage à Berenice Abbott : New York, sérigraphie 2009

C’est cette époque où un homme au fait des usages est capable de connaître la couleur de cheveux d’une femme simplement à partir du rouge à lèvres qu’elle porte (parce qu’il y a des couleurs qui ne vont pas aux blondes, figurez-vous) (tout un monde).

 

Le portier du Kilmarnock mesurait un mètre quatre-vingt-dix. Il était vêtu d’un uniforme bleu pâle et ses gants blancs lui faisaient des mains énormes. Il ouvrit la portière du taxi jaune avec la douceur d’une vieille fille caressant son chat.

C’est le début d’une des histoires (avouez que ça, c’est de l’évocation)

 

J’ai un petit faible pour « Fusillade au Cyrano » : à la première page le détective privé trouve une blonde venant d’être assommée dans un couloir d’hôtel. Il la ranime avec du whisky, l’embrasse de force et, cinq ou six meurtres plus tard, elle est conquise et rêve de lui en s’endormant.

 

J’ai besoin d’un homme assez beau gosse pour entrer en relation avec une fille capable de reconnaître la classe et assez coriace pour affronter une pelle mécanique. Il me faut un gars qui sache séduire, causer comme Fred Allen, mais en mieux, et qui pourrait se prendre un camion à bière sur le crâne en pensait que c’est jolie petite starlette qui lui caresse les cheveux avec un bretzel.

Mon avis, c’est que tout a déraillé quand les mecs se sont mis à prendre ce modèle au sérieux, au lieu de s’inspirer de l’humour et de l’intelligence et de la sobriété élégante de cette écriture.

 

Personne ne sera surpris d'apprendre que j'ai déjà lu les romans : Le grand sommeil ; Adieu, ma jolie ! ; La grande fenêtre ; La Dame du lac ; La petite soeur ; The Long goodbye ; Playback

ni d'apprendre que j'ai envie de les relire et encore moins que j'ai déjà lu et chroniqué ce volume : 1er billet. 


Voici encore un bon paquet de bonnes nouvelles pour l’amie Je lis, je blogue.






 

jeudi 25 juin 2020

Il ouvrit la portière du taxi jaune avec la douceur d’une vieille fille caressant son chat.

Raymond Chandler, des nouvelles dans un gros volume édité chez Omnibus.

L’été lecture s’ouvre par du noir. Ayant fini la lecture des enquêtes de Philip Marlowe, j’attaque les nouvelles de Chandler (et après je relirai, vous êtes prévenus).
Le héros est détective privé, mais on ne le sait pas toujours. Il arrive qu’il ressemble à un maître chanteur ou à un joueur professionnel. Il est armé d’un Colt (et d’un petit révolver caché le long de la jambe). Il se nourrit de whisky et d’un peu d’eau. Il a le sourire impénétrable et ne se laisse pas déstabiliser. Il est méprisant envers tout ce qui n’est pas un viril homme blanc. Il évolue dans un monde hyper corrompu.
Il y a cette écriture rapide, qui ménage des effets de surprise et avance très rapidement. C’est une langue ciselée, où chaque mot joue son rôle à la perfection. C’est une merveille à lire.

Les Maîtres chanteurs ne tirent pas, 1933, traduction d'on ne sait pas qui révisée par J.-F. Amsel.
Pas très réussie à mon goût, parce que Chandler place autant de complexité dans une nouvelle que dans un roman de 200 pages, et là je suis totalement perdue. Je note avec un sourire la désinvolture avec laquelle il considère la résolution d’une intrigue policière, en proposant 3 ou 4 solutions différentes. Au personnel politique et policier (et au lecteur) de choisir celle qui l’arrange – puisqu’il n’y a aucune vérité.

Il leva le Lüger et enfonça la gueule du revolver sur le côté de son gros nez, avec force. L’arme laissa une trace blanche qui vira au rouge. Costello parut un peu mal à l’aise.

Un crime de jobard, 1934, traduction de Janine Quet et Jean Sendy, révisée par Anne-Sophie Arnould. 
C'est l'histoire du meurtre d’un type un peu fini à Hollywood, avec pas mal de fusillades.
L’Indic, 1934, traduction de Janine Quet et Jean Sendy, révisée par Anne-Sophie Arnould. 
La disparition d’un homme : une histoire bien menée avec un chauffeur de taxi qui ne se laisse pas faire par les malfrats.
Un tueur sous la pluie, 1935, traduction de Michel Philip, en collaboration avec Andrew Poirier.
Une histoire comme une préparation au Grand sommeil, tous les ingrédients y sont déjà, la trame, ainsi que certaines formules. On a affaire à une mécanique bien rodée !

J’y trouvai M’Gee contemplant un mur jaune et assis à un petit bureau jaune sur lequel il n’y avait rien sauf le chapeau de M’Gee et un de ses pieds. Il les enleva tous les deux du bureau, et nous descendîmes jusqu’au garage et montâmes dans un petit coupé noir.

La Mort à roulettes, 1953, traduction de Jean Sendy, révisée par J.-F. Amsel. 
Une super histoire de meurtres avec une voiture truquée et même une voiture qui se dédouble. Ici, enfin, apparaît une femme fatale, qui trahit et sauve la vie, se saoule et se peint les ongles en rouge vif.

Bref, je continuerai à lire ce recueil.
S. Johnson, Dorothy C, 1938 lithographie, Met.
Raymond Chandler sur le blog :

lundi 17 juin 2019

Elle vous a dit de ne pas l’appeler poulette, vous ne vous rappelez pas ?

Raymond Chandler, Playback, traduit de l’américain par Chantal Wourgaft, parution originale 1958, lu dans l’édition Quarto Gallimard.

Une dernière enquête de Philip Marlowe. Un cabinet d’avocats l’engage pour suivre une jeune femme, désireuse de se cacher dans la petite ville d’Esmeralda, mais soumise à un méchant maître chanteur. Notre héros, au lieu de simplement empocher l’argent et de rentrer chez lui, préfère découvrir ce qui se trame et aider la belle inconnue. Là-dessus débarquent un ancien voyou, un autre privé, un pendu drogué et un vieux. Et comment sait-on que c’est la dernière enquête ? Marlowe est amoureux et en plus les flics sont corrects ! (tout se perd)

À première vue, un type sympa, à condition de ne pas le bousculer. À cette distance et sous cet éclairage, je ne pouvais en dire plus, sauf que pour le bousculer, il valait mieux être grand, rapide à la détente, costaud et au mieux de sa forme.

Ce court roman se lit comme les autres avec beaucoup de plaisir (je me répète d’année en année). Le ton est beaucoup moins glauque que dans les précédents, l’intrigue est également beaucoup moins embrouillée, la fin est quasiment romantique… J’ai eu l’impression d’un roman de délassement, très bien réussi.
Le rapport aux femmes n’est décidément pas très au point, mais apparemment le héros a un charme fou, donc bon.

S. Lipska, L'homme au chapeau mou, 1940, musée de Boulogne Billancourt.
Je raccrochai, passai le portillon et déambulai sur le quai, sur des kilomètres, avant d’arriver à la voie onze, pour grimper enfin dans un wagon déjà plein de cette fumée si douce à la gorge que, dans neuf cas sur deux, elle vous détruit un poumon. Je bourrai ma pipe, l’allumai et apportait ma petite contribution à la puanteur générale.

Je sentais sa tiédeur tout contre moi. Son corps débordait de vitalité. Ses beaux bras m’enlaçaient étroitement.
De nouveau, dans le noir, ce cri étouffé, et de nouveau, lentement, doucement, la paix.

Avouez que c’est très bien écrit. J’apprécie décidément cette écriture, brillante, rapide, ironique et très efficace.

Chandler sur le blog :

Dans le cadre de mon programme de lecture d'été.


mercredi 19 décembre 2018

C’est pas de tout repos ici, je te dis. Y a pas de respect…

Raymond Chandler, The long goodbye, traduction de l’américain par Janine Hérisson et Henri Robillot révisée par Cyril Laumonier, parution originale 1953.

Le narrateur, Philip Marlowe, aide un soir un ivrogne à conserver sa dignité. Il le revoit quelquefois ensuite et sympathise. Un jour Terry Lennox lui demande de l’aider à passer sa frontière, un peu comme s’il venait de tuer sa femme, sauf que ce n’est pas sûr. Ensuite… Marlowe passe quelques jours en prison, ne dit rien, des tas de gens lui disent de s’occuper de ses oignons et il accepte de retrouver un écrivain alcoolique qui a disparu.

Comme Lonnie Morgan du Journal l’avait fait remarquer, c’était bien commode. Si Terry Lennox avait tué sa femme, tout était pour le mieux. Il n’y avait pas besoin de le juger et d’exhumer tous les détails sordides. S’il ne l’avait pas tuée, tout était également pour le mieux. Un mort est le bouc émissaire idéal. Ce n’est pas lui qui vous contredira.

Comment ça, c’est décousu ? Tsss. Un très bon cru marlowien, avec un roman qui prend le temps de s’étaler au fil des semaines et des mois. L’atmosphère, le climat, la ville sont très bien décrits. Sont davantage présents les clients ordinaires d’un privé. Les policiers bons ou mauvais sont bien représentés. Le héros, de plus en plus désabusé, conserve son attachement à la virilité occidentale (dommage pour les autres) et semble considérer le crime et plus généralement la lâcheté et les renoncements ordinaires comme les revers obligatoires de la civilisation américaine. Finalement ce genre de roman pourrait ne jamais s’arrêter. 
Encore une fois, la dernière page tournée, les crimes soi-disant élucidés ne le sont qu’en partie. Dans la tête du lecteur traîne une hypothèse non formulée, et puis une autre, qui n’est pas démentie par le récit. La vérité est une chose relative et un peu poisseuse.
Il y a une très longue description de la bonne façon de faire du café.

Dans mon boulot, il y a un moment pour poser des questions et un autre pour laisser barboter votre interlocuteur dans son bain jusqu’à ce qu’il en ait marre. Tout bon flic sait ça. C’est un peu comme les échecs ou la boxe. Il y a des gens qu’il faut bousculer et déstabiliser. D’autres qu’il suffit de cogner et qui s’écroulent tout seuls.

Chandler sur le blog :
J. et J. Martel, Le Faucheur, 1941, bronze,  musée de Boulogne Billancourt.

jeudi 29 juin 2017

Son parfum était aussi discret que le Taj-Mahal au clair de lune.

Raymond Chandler, La Petite sœur, traduit de l’américain par Simone Jacquemont et J.-G. Marquet, parution originale 1949.

Mon petit bonbon d’été !

C’est toujours un plaisir de lire une enquête de Philip Marlowe. En l’occurrence, une jeune femme pas bien affriolante lui demande de retrouver son frère dont elle est sans nouvelle. Ensuite, il y a des meurtres au pic à glace, une starlette de cinéma, un gangster recyclé, un médecin louche (chez Chandler, les médecins sont toujours louches). N’oubliez pas de vous méfier de la fille pas affriolante, elle pourrait receler des surprises.

Flack s’exclama soudain :
- Un travail au pic à glace ne peut venir que d’une femme. Ça s’achète n’importe où, pour dix cents. Si on doit s’en servir vite, on le range dans son porte-jarretelles, et c’est parti.
Christy French lui adressa un bref regard assez pensif. Beifus enchaîna :
- J’aimerais bien savoir avec quel genre de dames tu traînes, toi ? Au prix où sont les bas, autant se coller une scie dans la chaussette.

J’ai beaucoup aimé ma lecture. J’ai trouvé que ce roman avait un ton plus désabusé que les précédents. Los Angeles est ici une ville de hangars et de néons, à la population triste et terne, seules les étoiles du cinéma pailletant encore faiblement. Tout semble sale et même les rivages du Pacifique, qui offraient quelques belles échappées dans les romans précédents, semblent vides.
Il y a aussi de nombreux passages assez drôles, même s’il s’agit surtout d’humour noir. Tuer une mouche peut en effet être aussi important que de répondre à un client potentiel.
Quant à l’intrigue, c’est toujours un peu compliqué, car Marlowe, qui est le narrateur, ne nous dit pas tout et prend soin de concocter une version pour la police, une version pour sa cliente et une vraie version pour l’assassin – pas facile de s’y retrouver, car finalement tout semble assez crédible.
 
S. Millard, Angel's flight, 1931, Los Angeles County museum, RMN.
Je roulais jusqu’à Oxnard et fis demi-tour en longeant l’océan. Les semi-remorques fumaient vers le nord, couverts de phares orange. À droite, ce bon vieux Pacifique se traînait sur le sable comme une infirmière rentrant du boulot. Pas de lune, pas de bruit, tout juste celui des vagues. Pas d’odeur. Il n’y avait pas cette odeur aigre de la mer. C’est ainsi en Californie. La Californie, l’État des centres commerciaux. On y trouve tout, et surtout le meilleur du pire.

Bonjour à Eeguab et autres durs à cuire au cœur tendre, amoureux de Chandler.

Destination PAL – la liste complète des lectures d’été.

Chandler sur le blog :



jeudi 23 juin 2016

Mon vieux, comment vous êtes-vous arrangé pour vivre aussi longtemps ?

Raymond Chandler, La Dame du lac, traduit de l’américain par Boris et Michèle Vian, parution originale en 1943.

Encore du noir !

Marlowe est recruté par un riche homme d’affaires, dont la femme a disparu et qui craint sérieusement qu’elle n’ait eu des soucis. Notons, une fois n’est pas coutume, que ce client n’est pas désagréable. Le voilà donc parti sur les traces de cette jolie blonde, son amant, son chalet au bord du lac… lac d’où remonte justement le cadavre d’une autre blonde. C’est fou comme les cadavres commencent à apparaître dès que Marlowe enquête.

Nous atteignîmes la longue montée de San Dimas qui mène jusqu’à crête et redescend sur Pomona. C’est la limite des brouillards et le commencement d’une région à moitié désertique où le soleil est sec et léger comme du vieux porto, le matin, aussi chaud qu’un haut-fourneau à midi et s’effondre comme un type en colère au crépuscule.
Alex Colville, Vers l'île-du-Prince-Édouard, 1965, Ottawa musée des Beaux-Arts
Le titre m’évoquait plus une atmosphère de roman gothique que celle du roman noir sous le soleil de Los Angeles, mais nous voici bien plongés dans une intrigue tournant autour de la vie mystérieuse de quelques femmes. Le roman est marqué d’une part par la forte présence d’une police hyper violente et d’autre part par celle d’un certain nombre de femmes qui mènent la danse, même si on ne les voit pas. Crystal, Muriel et même la délicate Adrienne sont les moteurs de l’histoire ! Pas ici de pègre professionnelle, de casinos ou de tueurs, on est dans un monde bien plus familier et quotidien, guère plus rassurant. Une partie du récit se déroule dans les montagnes et au bord d’un lac propice aux loisirs en famille. Le flic du lieu y est formidable sous ses dehors patapouf et cela change agréablement de voir Marlowe quitter un peu le goudron. Quelques allusions rappellent ici et là que les USA viennent d’entrer en guerre, mais ce contexte reste très discret.

- Je n’aime pas vos façons, me répondit Kingsley d’une voix à casser des noix de coco dessus.
- C’est parfait, je ne les vends pas.

J’ouvre traditionnellement mes lectures d’été avec un roman de Chandler, à dévorer en un week-end. Parce que ça me met en train ! Les rebondissements, la chasse au criminel, les plaisirs de l’intrigue, les dialogues savoureux, les descriptions précises, sobres et soignées. Pas un détail n’est laissé au hasard. Une multitude de petits faits et la cruauté de l’existence.
  
Destination PAL - La liste.


Bonjour à Eeguab qui  ne devrait pas tarder à passer par ici en voyant le nom magique de Chandler.