La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 24 février 2026

Elle vit les années à venir s'étendre devant elle comme un après-midi d'automne, pleines de souvenirs et de résignation.

 


George Eliot, La Repentance de Janet, parution originale en revue sans nom d'auteur en 1857, puis en livre en 1858, traduit de l'anglais par François d'Albert-Durade, édité en 2025 en France par les éditions Sillage.

Dans une petite ville d'Angleterre, les élites locales se déchirent à cause de l'arrivée d'un nouveau pasteur (les détails de ce qui sépare l'église établie de ce religieux m'ont en partie échappé, querelle de clocher). L'avocat Dempster, un gros buveur, violent et emporté, monte une bruyante cabale contre ce pasteur, cabale à laquelle participe volontiers son épouse, Janet Dempster, noble femme, mais tombée dans la boisson et victime des coups de son mari.


C'était un homme grand et plutôt massif ; son large torse était si bien couvert de tabac à priser que le chat, s'étant approché de lui, avait été pris d'un violent accès d'éternuement – accident qui, mal interprété, l'avait fait mettre rudement à la porte.
C'est au début du deuxième paragraphe.

De l'alcoolisme des élites, il en est également question dans La Châtelaine de Whildefell Hall d'Anne Brontë, mais celui des femmes bourgeoises est rare dans la littérature du 19e siècle. Ces romancières n'hésitent pas à s'emparer de sujets scandaleux.
Il est aussi question de l'angoisse des femmes quant au contenu du testament de leur mari : libre à lui de décider de clause les empêchant de demeurer dans leur maison ou de jouir librement de leur argent.

Tout le charme de ce petit roman provient de sa peinture parfaitement réussie de la vie de village et de ses différents personnages. En effet, le récit, assez lent, est cousu de fil blanc ; nul doute que le pasteur, un homme bon et sincère, parviendra à se faire accepter de tous et que Janet réussira à surmonter ses démons. Ajoutons que j'ai pu être un peu perdue entre tous ces gens. Ce petit roman ou longue nouvelle est le troisième texte de fiction d'Eliot, un des trois titres composant les Scènes de la vie du clergé – nous sommes avant les grands romans stars !

Lorsque la terre eut recouvert le cercueil de la mère, et que le fils, en manteau noir et en chapeau garni de crêpe, reprit la route de la maison, son bon ange resté en arrière, l'aile étendue sur le bord de la tombe, jeta un regard de désespoir sur lui et prit son vol pour toujours.

J'ai été immédiatement séduite par le portrait dressé des uns et des autres. En quelques phrases ciselées et mots choisis, le ton est à la fois tendre et amusé, critique et empathique. Voilà des personnages bien campés ! Quelle réussite de langue, qui annonce les grandes fresques de la vie des villages comme on a pu les lire.

La lectrice attentive repèrera le « nous » qui apparaît vers la page 90 et qui signale que le narrateur est un jeune homme de la ville. C'est qu'Eliot est pleine de malice !

Une église en Angleterre

Quand un homme est heureux pour gagner l'affection d'une jeune fille qui lui fait oublier ses soucis en faisant courir son crochet, en confectionnant des cache-pots brodés de perles, en tricotant des housses de chaise en laine d'Allemagne, il a du moins la garantie du bien-être domestique, quelles que soient les épreuves qui pourront arriver. Quelle ressource contre la fatigue et l'irritation que d'avoir son salon bien fourni de petits napperons toujours prêts, si vous avez quelque chose à poser dessus ! Et quel fortifiant pour un cœur blessé que ces nombreux carrés de crochet qui glissent par terre aussitôt que vous les touchez ! Que nos pères aient pu traverser la vie sans crochet me semble inconcevable ; mais je suppose qu'il en existait quelque faible remplaçant sous le nom de « macramé ».
Notez comment Eliot change à la fois les louanges du bonheur domestique simple et quotidien tout en s'en moquant – pas pour moi, semble-t-elle dire.

Miriam et Claudia Lucia ont lancé un défi autour des deux George, Eliot et Sand. Pour ma part, j'ai un peu lu Sand et je ne compte pas m'y remettre tout de suite tandis que j'ai déjà bien parcouru l'oeuvre d'Eliot. Il me reste les deux autres récits des Scènes de la vie du clergé et Adam Bede ; j'ai déjà acheté l'un de ces textes qui sera donc bientôt lu.

George Eliot sur le blog :


Le Moulin sur la Floss (1860) : le portrait d'un frère et d'une soeur, la vie des enfants, le roman qui reste mon préféré de coeur
Silas Marner (1861) : entre le conte de Noël et la peinture réaliste de la vie de village
Felix Holt, le radical (1866) : peinture de l'Angleterre contemporaine, avec la réforme électorale et l'industrialisation des campagnes
Middlemarch (1871) : la vie de village, avec le destin que se choisissent les hommes et les femmes
Daniel Deronda (1876) : un roman ambitieux et foisonnant, où la vie des personnages est racontée dans leur complexité, et avec une incursion dans le sionisme. C'est le roman qui m'impressionne le plus.




2 commentaires:

  1. A part Felix Holt, j'ai lu les mêmes que toi, et figure toi que oui, celui d'aujourd'hui aussi, il y a 30 ans (oups), dans Scènes de la vie du clergé, bien avant blog. La repentance de Janet étant intitulée La conversion de jeanne! Ce ne serait pas la première fois que les traductions de chez Christian Bourgois sont à examiner quand même! Avec Jane Austen, y'a pas photo et depuis j'y suis allée en VO... Mais comme rien à la bibli, je peux relire mon exemplaire avec les trois romans, faut voir si ça passera.
    Je sais qu'il y a un challenge, mais je ferai ça ou pas à mon idée. ^_^

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Apparemment Sillage les réédite en volume séparé, c'est un plaisir de se plonger dans ces petites histoires. Je suppose que la variation du titre correspond à la couleur plus ou moins religieuse que l'on veut donner.

      Supprimer

N’hésitez pas à me raconter vos galères de commentaire (enfin, si vous réussissez à les poster !).