La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



mardi 2 juin 2026

Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de l’ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs.

 

Émile Zola, Nana, 1880.

C’est le roman d’une prostituée, Nana, à la conquête de Paris – engloutir les hommes les uns après les autres.
Je dois bien avouer qu’il s’agit d’un des romans les plus réussis de Zola. Malgré la misogynie et l’antisémitisme, et malgré surtout la lourdeur d’écriture (mais c’est quoi tous ces imparfaits ?) qui m’a fait passer quelques pages, j’ai vraiment apprécié ma lecture.
La réussite provient du fait que Zola ne raconte pas, comme à son habitude, une ascension et une chute, mais une ascension, un peu chaotique certes, et davantage qu’un triomphe, le moment où Nana surplombe Paris, telle une divinité lascive et cruelle – une vision fantasmatique originale et haute en couleur.

Elle devenait une force de la nature, un ferment de destruction, sans le vouloir elle-même, corrompant et désorganisant Paris entre ses cuisses de neige, le faisant tourner comme des femmes, chaque mois, font tourner le lait.

Les hommes y sont portraiturés, à quelques exceptions près, comme autant d’êtres vulgaires et faibles, en proie aux sens et à l’orgueil – les hommes de l’Empire.

Il le sentait, sur un signe de Nana, prêt à s’allonger pour lui servir de tapis.

Parmi les différentes scènes du roman, je retiens certes celle du Grand Prix hippique, avec cette belle évocation des courses, mais surtout celles du théâtre et de l’Opéra comique. Difficile évidemment de ne pas penser à certaines pièces d’Offenbach où la mythologie grecque est passée à la moulinette de la bourgeoisie, mais ici le spectacle est aussi celui du roman et des relations entre personnages. Le monde du spectacle est aussi celui de la prostitution et de l’argent, on y entretient son actrice ou on y vend sa fille, les corps et les désirs cavalent dans les couloirs, Son Altesse côtoyant les filles et les bassines d’eau sale. Zola est complaisant bien sûr (ce voyeurisme ayant aussi contribué au succès du livre), en rajoute dans l’abaissement des élites, ce qui donne toute leur puissance aux filles, grandes et petites. L’entrecroisement des répliques de scène, des dialogues nécessaires au roman et des portraits satyriques est très réussi.
(Bon, le thème de la corruption morale de la société est bien lourdement traité.)


Le roi Dagobert est dans le corridor, qui demande à trinquer avec son Altesse Royale.

Je note la présence d’un homme discrètement homosexuel, ami de confiance des affaires des dames. En revanche l’homosexualité féminine est très présente, mais contrairement à , il s’agit ici d’une perversion et d’un abîme de soi.

Étonnamment la mort de Nana, misérable et conservant son mystère, entourée de ses amies, coïncide avec la déclaration de guerre de 1870. Une énergie furieuse envahit alors les rues. Les personnages du roman ne le savent pas encore, mais tout le régime est sur le point d’être balayé – le lecteur le sait, lui. 

Devant eux, une queue s’écrasait au contrôle, un tapage de voix montait, dans lequel le nom de Nana sonnait avec la vivacité chantante de ses deux syllabes. Les hommes qui se plantaient devant les affiches l’épelaient à voix haute ; d’autres le jetaient en passant, sur un ton d’interrogation ; tandis que les femmes, inquiètes et souriantes, le répétaient doucement, d’un air de surprise.
Nana, c’est un nom et un corps, des cuisses un peu fortes et des cheveux blonds, une chair comme dit Zola.

On piétinait sur la légende, on cassait les antiques images. Jupiter avait une bonne tête, Mars était tapé. La royauté devenait une farce, et l’armée, une rigolade. Quand Jupiter, tout d’un coup amoureux d’une petite blanchisseuse, se mit à pincer un cancan échevelé, Simonne, qui jouait la blanchisseuse, lança le pied au nez du maître des dieux, en l’appelant si drôlement « Mon gros père! » qu’un rire fou secoua la salle. Pendant qu’on dansait, Phébus payait des saladiers de vin chaud à Minerve, et Neptune trônait au milieu de sept ou huit femmes, qui le régalaient de gâteaux.

À Cherbourg, il avait vu le nouveau port, un chantier immense, des centaines d’hommes suant au soleil, des machines comblant la mer de quartiers de roche, dressant une muraille où parfois des ouvriers restaient comme une bouillie sanglante. Mais ça lui semblait petit, Nana l’exaltait davantage ; et il retrouvait, devant son travail, cette sensation de respect.

Note. Nana est un prénom, diminutif d’Anna (même si le vrai prénom de Nana est Thérèse). Dès la seconde moitié du 19esiècle, le prénom désigne une concubine ou une prostituée, puis une femme en général. Le roman a grandement contribué à la généralisation du mot.

Assiette en faïence, où les livres de Zola attirent les mouches comme de la m***, 1898-1899 Musée de la faïence de Quimper


Zola, Une page d'amour, 1878.

C’est le volume précédent Nana, mais on peut pas dire que c’est une réussite.

Le roman se tient à Passy et raconte la brève passion d'une femme de la bourgeoisie pour un médecin, sachant que sa fille est d'un tempérament nerveux et maladivement possessif (héritage familial). En raison d'un ennui croissant, je l'ai abandonné rapidement. Je note quand même le récit d'une séance de balançoire, où l'on voit une jeune femme avide d'air et de liberté, mais prenant garde à bien lier ses jupes pour rester décente, ainsi que la brillante description de Paris, en panorama lointain, qui se répète au fil des journées et qui reflète le fil des pensées de l'observatrice. La fin, avec sa neige et sa présence obsédante du blanc, est particulièrement évocatrice.

La Fortune des Rougon : ascension d’un couple à l’occasion du coup d’état du 2 décembre et constitution de la famille Rougon-Macquart. Un très bon volume. La Curée : à Paris l’enrichissement permis par la spéculation immobilière et une chair triste (un certain dégoût). Le Ventre de Paris : le commerce de bouche aux Halles, la symphonie des fromages et on est un peu écoeuré de toute cette nourriture. La Conquête de Plassans : une vue de la société de province. La Faute de l'abbé Mouret : on frôle le conte de Daphnis et Chloé dans un jardin enchanté, mais le retour au naturalisme est brutal. Son Excellence Eugène Rougon : un bon roman sur le personnel politique de l'Empire. L'Assommoir : un raté.



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