La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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mercredi 14 octobre 2020

– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !

Charles Baudelaire, « Spleen », Les Fleurs du mal

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

 

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,

De vers, de billets doux, de procès, de romances,

Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,

Cache moins de secrets que mon triste cerveau.

C’est une pyramide, un immense caveau,

Qui contient plus de morts que la fosse commune.

 – Je suis un cimetière abhorré de la lune,

Où comme des remords se traînent de longs vers

Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.

Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,

Où gît tout un fouillis de modes surannées,

Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,

Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,

Quand sous les lourds flocons des neigeuses années

L’ennui, fruit de la morne incuriosité,

Prend les proportions de l’immortalité.

 – Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !

Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,

Assoupir dans le fond d’un Sahara brumeux ;

Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,

Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche

Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.


Le retour de la poésie sur le blog ? Pour deux semaines seulement ! Je sors de ma grotte, je tente de revoir quelques amis et ma maman et ma soeur et d'arpenter quelques musées et je reviens très vite.

mardi 7 mai 2019

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Charles Baudelaire, « L’Ennemi », Les Fleurs du mal, première parution 1857.

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

 – Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

mercredi 1 mai 2019

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit.

Charles Baudelaire, « Enivrez-vous » Le Spleen de Paris, recueil posthume 1869.

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »


samedi 22 décembre 2018

Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations.

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris, « L’invitation au voyage ».

Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.
Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.
Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !

mercredi 31 octobre 2018

Moi seul j’étais triste, inconcevablement triste.

Charles Baudelaire, « L’étranger » dans Le Spleen de Paris, recueil posthume publié en 1869.

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
Tes amis ?
Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
Ta patrie ?
J’ignore sous quelle latitude elle est située.
La beauté ?
Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
L’or ?
Je le hais comme vous haïssez Dieu.
Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !


Quelques jours d'absence... je reviens début novembre.

dimanche 28 octobre 2018

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie.

Baudelaire, « Recueillement », Les Fleurs du mal (le poème n'est présent dans le recueil qu'à partir de 1868).

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.


Quelques jours d'absence... je reviens début novembre.

samedi 5 mai 2012

Les humeurs du samedi-manche. 12



Catherine Meurisse, Le Pont des arts, Paris, Sarbacane, 2012.

Cet album relate de façon humoristique et potache les liens qu’entretiennent peinture et littérature, sujet qui m’intéresse particulièrement, l’ayant moi-même enseigné (j’ai retrouvé mon programme in extenso). Les dessins sont amusants, caricaturant les individus et refaisant les tableaux, le texte est constitué d’un tissage entre propos authentiques des hommes de lettres, blagues et jeux de mots divers… les clins d’œil sont nombreux pour les connaisseurs !

L’histoire démarre avec la critique d’art de Diderot en extase devant les toiles de Chardin (Ce n’est pas du blanc, du rouge, du noir, que tu broies sur ta palette, c’est la substance même des objets… etc.) même si l’auteur n’oublie pas de rappeler des interprétations plus psychanalytiques des célèbres natures mortes. Nous nous rendons ensuite à Nohant, où Delacroix tout en faisant le portrait de George Sand, dispense ses leçons au fils de la maison – un parfait crétin. 
Pour lire la vraie version de ce dialogue, RDV chez George (merci pour l'info)

Les courants d’air de Nohant qui rendent malade le pauvre Chopin sont là aussi.

Les propos de Delacroix à propos du coloris sont extraits de son journal et tout à fait pédagogiques ! De façon générale, Delacroix est très bien servi par le livre, aux dépens d’Ingres, ce qui est injuste à mon sens.


Après Théophile Gautier, le grand critique d’art du XIXe, c’est Baudelaire qui organise une visite guidée, parapluie dressé, dans le musée d’Orsay (oui, les anachronismes sont jouissifs). Avec Zola, nous abordons la peinture de Manet et le scandale de l’Olympia – mais Zola n’en sort guère grandi. Les épisodes suivants s’intéressent à Proust et à un certain petit pan de mur de jaune, puis à la peinture de Moreau vue par Jean Lorrain, à la Nadja de Breton, au vol de la Joconde en 1911 et à Apollinaire. 


Le livre se conclut sur Balzac qui « ce jour-là, comme tous les autres jours, en fait des caisses » et entame l’écriture du  Chef d’œuvre inconnu, roman illustré par Picasso.

Difficile de décrire les jeux de mots et allusions fines, ce livre est drôle et intelligent. Il réjouira tous ceux passionnés par le XIXe siècle littéraire et artistique.

Merci ma frangine pour ce cadeau très réussi ! En bonne perverse utilitariste, je vais faire compter cet album pour les challenges suivants : George Sand et Honoré de Balzac.
N'hésitez pas à cliquer sur toutes les images pour les agrandir.