La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



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jeudi 29 janvier 2026

Nous étions partis six cent cinquante, nous revenions trois.

 

Primo Levi, La Trêve, parution originale 1963, traduit de l'italien par Emmanuelle Genevois-Joly, édité en France par Grasset/Livre de Poche.

Le livre commence là où s'achève Si c'est un homme : l'Armée rouge est enfin arrivée au complexe concentrationnaire d'Auschwitz. Et le livre raconte ce qui suit, jusqu'à l'arrivée à la maison.


C'étaient quatre jeunes soldats à cheval qui avançaient avec précaution, la mitraillette au côté, le long de la route qui bornait le camp. Lorsqu'ils arrivèrent près des barbelés, ils s'arrêtèrent pour regarder, en échangeant quelques mots brefs et timides et en jetant des regards lourds d'un étrange embarras sur les cadavres en désordre, les baraquements disloqués et sur nous, rares survivants.
Ils nous semblaient étonnamment charnels et concrets, suspendus (la route était plus haute que le camp) sur leurs énormes chevaux, entre le gris de la neige et le gris du ciel, immobiles sous les rafales d'un vent humide, annonciateur de dégel.
C'est presque le début.

Car il ne faut pas s'imaginer que les survivants ont été immédiatement soignés, remis sur pied et renvoyés chez eux, hop, en un tourne-main. Après les jours et les semaines où chacun réussit à échapper au typhus, à l'épuisement généralisé des corps et des têtes, commence une longue errance (neuf mois quand même).


L'administration russe s'occupait si peu du camp qu'on aurait douté de son existence : mais elle bien exister puisqu'on mangeait tous les jours. En d'autres termes, c'était une bonne administration.
Le récit est en effet empreint d'un certain humour quand il s'agit en effet d'évoquer l'organisation aléatoire de l'armée russe, et de la comparer à l'organisation allemande, notamment à l'occasion des transports ferroviaires.

Des camps de réfugiés sont constitués par nationalité. Les Italiens ? Soldats et officiers de l'armée en déroute (l'Italie étant alliée de l'Allemagne) (et de fait on n'est pas loin de croiser Mario Rigoni Stern), prisonniers des camps de concentration, juifs notamment, résistants ou maquisards, volontaires ou réquisitionnés du travail obligatoire, fonctionnaires venus collaborer avec le régime roumain (et ayant fondé famille), hommes et femmes aux trajectoires diverses – tous italienski pour les Russes.


L'errance est sans aucune visibilité. Un train qui transporte les réfugiés, mais qui s'arrête la nuit en plein hiver. Un camp au milieu de la steppe où l'on reste des mois sans savoir ni quoi ni quand. Un très long voyage en train sans aucune organisation, la nourriture arrivant un peu hasard, le convoi avançant au gré des disponibilités des voies.
Levi raconte cette existence dans le néant (et la carte sur la page Wikipedia donne idée du trajet parcouru), traçant des portraits à la fois durs et attachants de ses compagnons et des soldats russes. Lui-même exprime sa mélancolie et sa nostalgie de son pays, mais fait aussi preuve de patience et de capacité d'adaptation. Les sentiments se mêlent sans cesse. On préfère ne pas trop savoir ce qu'ont fait les personnes les plus débrouillardes pour survivre au camp. Celles dont l'esprit semble parti loin, loin, ne sont pas si déraisonnables. Les figures sont hautes en couleur, mais tout le monde réussira à arriver à bon port.
Miller, Enfants mangeant de la soupe (Vienne 1945), Lee Miller Archives East Sussex


Il y avait soixante wagons, wagons de marchandises plutôt disloqués, arrêtés sur une voie de garage. Nous en prîmes possession avec une fougue délirante et sans disputes. Nous étions mille quatre cents, c'est-à-dire de vingt à vingt-cinq hommes par wagon, ce qui, à la lumière de nos précédentes expériences ferroviaires, laissait présager un voyage commode et reposant.
L'humour noir pratiqué de façon pudique.

Cependant, la fin du livre est marquée par une gravité croissante. Au fur et à mesure qu'un train bringuebalant dont le plafond laisse passer la pluie ramène les Italiens chez eux, Levi se rapproche du moment où la brutalité de la réalité s'imposera : l'infime nombre de survivants.


Il y a aussi l'injustice particulière pesant sur les femmes (travailleuses volontaires en Allemagne ou prisonnières survivantes) dont beaucoup ont besoin d'un « protecteur », qui semble plutôt un propriétaire, et qui sont harcelées par les soldats, toujours craintes d'être violées. La prostitution est d'ailleurs abordée et je n'ai pu m'empêcher de penser à ce que disait Appelfeld, de ceux qui cherchaient à enlever des enfants en vue d'obscurs trafics. Heureusement, d'autres femmes, souvent russes ou polonaises, font preuve d'une belle liberté.

Nous étions contents parce que ce jour-là (demain, nous ne savions pas ; mais ce qui peut arriver le lendemain n'a pas toujours d'importance) nous pouvions faire des choses dont nous étions privés depuis très longtemps, comme boire l'eau d'un puits, nous étendre au soleil au milieu de l'herbe haute et vigoureuse, humer l'air de l'été, allumer un feu et cuisiner, aller dans les bois pour chercher des fraises et des champignons, fumer une cigarette en regardant loin au-dessus de nos têtes un ciel purifié par le vent.

Plusieurs passages sont dignes du théâtre, comme une discussion en latin avec un prêtre polonais, seule langue en commun, pour demander son chemin, la description pittoresque du marché noir, seule solution pour manger à sa faim.

Ce récit très vivant et plein d'humanité est porteur d'espoir et d'une insondable tristesse.

Comme si une digue s'était ouverte, juste au moment où toute menace semblait s'évanouir, où l'espoir d'un retour à la vie cessait d'être insensé, j'étais en proie à une douleur nouvelle, plus grande, enfouie d'abord aux frontières de la conscience sous d'autres douleurs plus urgentes : celle de l'exil, de la maison lointaine, de la solitude, des amis perdus, de la jeunesse enfuie et de la multitude de cadavres autour de moi.

Nous nous sentions vieux de plusieurs siècles, écrasés par une année de souvenirs sanglants, épuisés et sans défense. Les mois, que nous venions de passer à vagabonder aux confins de la civilisation nous apparaissaient maintenant, en dépit de leur rudesse, comme une trêve, une parenthèse de disponibilité infinie, un don providentiel du destine, mais destiné à rester unique.

Miller, Petits évacuées réfugiés (Luxembourg 1944) Lee Miller Archives East Sussex


Suite à la lecture de ce billet du blog Anath&Nosfé, consacré au thème du retour après le camp de concentration, j'ai parcouru rapidement les dernières pages d'Être sans destin d'Imre Kertész. En effet, le même volume raconte l'arrestation, la déportation et le retour, jusqu'au seuil du logis maternel, puisque que d'autres gens vivent désormais dans l'appartement de son père (alors que Levi rentre chez lui, à Turin, où il retrouve sa mère et sa soeur). Ce retour semble bien plus rapide et mieux organisé, il faut dire que le trajet est beaucoup plus court, mais il n'est pas pour autant plus facile.


Je suis rentré chez moi à peu près à l'heure où j'étais parti.
(...)
On ne peut pas tout me prendre, il m'est impossible de n'être ni vainqueur ni vaincu, de ne pas pouvoir avoir raison et n'avoir pas pu me tromper, de n'être ni la cause ni la conséquence de rien ; je les suppliais presque d'essayer d'admettre que je ne pouvais pas avaler cette fichue amertume de devoir d'être qu'innocent.

De la vie d'après il en est également question dans Le Pain perdu d'Edith Bruck.

Je n'oublie pas l'extraordinaire roman d'Aharon Appelfed, Des jours d'une stupéfiante clarté, ainsi que Histoire d'une vie.

En mémoire : une semaine consacrée à l'Holocauste.







mardi 23 janvier 2024

Le peu que je sais de mes ancêtres me les fait rapprocher de ces gaz.

 


 

Primo Levi, Le Système périodique, parution originale 1975, traduit de l’italien par André Maugé.

 

Levi nous propose un récit autobiographique sous l’angle de l’activité de chimiste. C’est étonnant. Et c’est très bien.


Il y a, dans l’air que nous respirons, des gaz appelés inertes. Ils portent de curieux noms grecs d’étymologie savante, qui signifient le « Nouveau », le « Caché », l’« Inactif », l’« Étranger ». Ils sont, en effet, tellement inertes, tellement satisfaits de leur condition, qu’ils n’interfèrent dans aucune réaction chimique, ne se combinent avec aucun autre élément, et, pour cette raison justement, sont demeurés inobservés pendant des siècles.

C’est le début.


21 chapitres, chacun placé sous les auspices d’un élément du tableau périodique et l’auteur trace un drôle de portrait de sa famille juive piémontaise, de ses études de chimistes, de ses métiers de chimistes, dans une mine pendant la guerre à la recherche du nickel, dans un soi-disant laboratoire d’Auschwitz où il a pu échanger des pierres à feu contre du pain, dans un appartement-laboratoire d’un ami après-guerre, dans une usine de peinture… La chimie lui sert d’analogie pour décrire son rapport à la langue et à l’écriture.

Le premier chapitre porte sur la langue de ses ancêtres, ladino mêlé d’hébreu et de piémontais, et vaguement d’italien, comme un composé bizarre à analyser. Je suis charmée par son ton calme, ironique, plein de lassitude et d’humanité. Pendant les études à Turin, il y aussi l’apprentissage de la montagne et de l’escalade.


De rúakh, pluriel rukhòd, qui signifie « haleine », vocable illustre qu’on lit au deuxième et admirable verset de la Genèse (« Le vent du Seigneur soufflait sur la surface des eaux »), était venu tiré ‘n rúakh : « lâcher un vent », dans ses diverses significations physiologiques – où l’on reconnaît l’intimité biblique du Peuple élu avec son Créateur.


Une histoire de peinture défectueuse et il faut trouver pourquoi. Une histoire de rouge à lèvres qui file. Il y a toute la chimie du pauvre, celle qui n’a pas lieu dans un laboratoire immaculé, mais dans des casseroles récupérées et qui empuantit l’appartement.

Le livre s’achève sur un conte et une rêverie sur l’élément primordial – le carbone – et sur la photosynthèse qui donne vie.

Vu à Turin.

 

Que le chimiste que je suis, occupé à écrire mes histoires de chimistes, ait vécu une période différente, a été raconté ailleurs.

C’est avec cette immense pudeur que s’ouvre le chapitre "Cérium" qui se déroule en novembre 1944 à Auschwitz.

 

Mon écriture même devint une aventure différente, non plus l’itinéraire douloureux d’un convalescent, d’un homme qui mendie de la pitié et des visages amis, mais une construction lucide, qui avait cessé d’être solitaire – une œuvre de chimiste qui pèse et sépare, mesure et juge sur des preuves sûres, et s’ingénie à répondre aux pourquoi. À côté du soulagement libérateur qui est le propre de celui qui est de retour et raconte, j’éprouvais maintenant dans l’écriture un plaisir complexe, intense et nouveau, semblable à celui que j’avais éprouvé, étudiant, en pénétrant dans l’ordre solennel du calcul différentiel. Il était exaltant de chercher et de trouver, ou de créer, le mot juste, c’est-à-dire mesuré exactement, bref et fort ; de tirer les choses du souvenir, et de les décrire avec le maximum de rigueur et le minimum d’encombrement.

 

De l'auteur, j'ai également lu Si c'est un homme.

Étonnamment, je pense que ce livre peut s’inscrire dans la thématique d’Ingannmic sur le monde du travail parce qu’il y a beaucoup de choses sur le métier de chimiste et sur ses conditions d’exercice dans l’Italie de l’après-guerre.

 




jeudi 27 janvier 2022

Ici il n’y a pas de pourquoi.

 Primo Levi, Si c’est un homme, parution originale 1947, traduit de l’italien par Martine Schruoffeneger.

 

 

C’est un livre qui commence par la phrase suivante : « J’ai eu la chance de n’être déporté à Auschwitz qu’en 1944… » (préface).

Levi raconte son emprisonnement et sa survie dans un Lager, un camp de travail dépendant du complexe de mort d’Auschwitz. Il décrit minutieusement, de façon sobre et précise, tous les aspects de ce que l’on peut appeler « la vie au camp ». Je n’ai pas lu tant de titres sur la Shoah, mais ici je suis frappée par la précision des détails sur les sujets les plus divers : les cuillères, les boutons du vêtement, la variation du cours des divers matériaux trafiquables, les règles tacites, les règles formelles. C’est très concret, presque analytique, même si affleurent souvent le sentiment du désespoir et une certaine ironie.


Si on va aux latrines ou aux lavabos, il faut emporter avec soi tout son attirail sans le lâcher un seul instant, quitte à tenir ses habits roulés en boule et serrés entre les genoux pendant qu’on se lave la figure : sinon, ils disparaissent à la minute.


Ainsi qu’il est écrit au début, c’est à la chance que Levi attribue sa survie discrète, modeste, tenant tout juste à un fil. Le texte est sous-tendu par l’espoir, non seulement parce que l’on sait que son auteur en est revenu, mais parce qu’il se termine sur la promesse de revoir les quelques personnes rencontrées là-bas et ayant survécu également. Il contient également de nombreux portraits d’autres déportés avec leurs diverses stratégies pour survivre. Les plus efficaces n’attirent pas la sympathie, mais ils en sont également revenus. La capacité de Levi à s’intéresser à ses proches et à s’efforcer de comprendre leur fonctionnement, en maniant l’équilibre délicat de la distance descriptive, du jugement moral et de l’absence de condamnation, fait toute la richesse et l’originalité de ce témoignage.


Bien que nous n’y pensions pas plus de quelques minutes par jour, et encore, d’une manière étrangement détachée, extérieure, nous savons bien que nous finirons à la sélection. Je sais bien, moi, que je ne suis pas de l’étoffe de ceux qui résistent, je suis trop humain, je pense encore trop, je m’use au travail.


Auschwitz apparaît comme une institution où règnent l’arbitraire et l’absurde et qui semble fonctionner de sa propre autorité. Les Allemands sont à peine présents et on croise tout juste un SS.

Dès le premier ou deuxième jour, il est question de survivre et de témoigner.

 

L’explication est monstrueuse, mais simple : en ce lieu, tout est interdit, non certes pour des raisons inconnues, mais bien parce que c’est là précisément toute la raison d’être du Lager.


Cela faisait un certain temps que je voulais relire cet incontournable. Je me souvenais de la postface avec les questions posées le plus fréquemment à l’auteur et ses réponses. L’impression est toujours aussi forte.

 

Les personnages de ce récit ne sont pas des hommes. Leur humanité est morte, ou eux-mêmes l’ont ensevelie sous l’offense subie ou infligée à autrui. Les SS féroces et stupides, les Kapos, les politiques, les criminels, les prominents grands et petits, et jusqu’aux Häftlinge, masse asservie e indifférenciée, tous les échelons de la hiérarchie dénaturée instaurée par les Allemands sont paradoxalement unis par une même désolation intérieure.

 

Il y a une lecture extraordinaire de La Divine comédie et du chant d’Ulysse. Je suis  à présent bien décidée à lire les autres textes de Levi.

Avec ce titre je participe aux lectures communes autour de l'Holocauste, sur une initiative de Passage à l'Est et de Et si on bouquinait.