Chez Mark et Marcel
Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

Paul Valéry

vendredi 26 août 2016

Où sommes-nous donc, postillon ?

Jules Barbey d’Aurevilly, Les Diaboliques, 1874.

Très contente de ces six nouvelles diaboliques. Avec un plaisir non dissimulé, Barbey nous présente des histoires pleines de séduction, de plaisirs et de cruauté. Mais tout est dans la façon de raconter… La langue est en effet élégante et recherchée – certains des conteurs s’écoutent un peu parler – et le lecteur y est véritablement pris.
Le Rideau cramoisi prend place dans une voiture de poste. Un ancien militaire y raconte son premier amour. Barbey ne craint pas d’approcher de certains tabous, convaincu que la haute société cache les crimes les plus atroces. C’est ainsi qu’une fille peut désirer l’amant de sa mère sans rien comprendre à l’amour ou qu’une partie de carte peut cacher un amour honteux, délicieux parce que caché. Les nouvelles racontent la délectation du mensonge, du masque, de la honte, qui parachèvent le plaisir. 

Les héros de ces aventures sont en général des dandys (des vrais). Élégance et gants anglais, imperturbabilité et expérience du mal (des femmes), les voilà pourtant pétrifiés par ce qu’ils voient ou entendent. Une belle place est réservée aux soldats de Napoléon, aux héritiers de l’Ancien régime, car l’époque actuelle est décidément bourgeoise et médiocre, d’ailleurs les costumes masculins y sont hideux, nous dit Barbey.
L’amour et la violence y prennent volontiers l’allure du fanatisme le plus dérangeant et le plus fascinant, dans des actes barbares sous les dehors de la plus haute civilité. Le dénouement, souvent inattendu, ne répond pas à toutes les questions et le lecteur reste dans la même incertitude que le narrateur. C’est ce brouillard qui fait souvent l’intérêt du récit, car il contraste avec la violence des sentiments exprimés qui eux, se détachent avec vivacité.
E. Delâtre, En visite ou La Mort en fourrure, vers 1897 eau forte et aquatinte, BNF, M&M
Elle avait déjà aimé une fois, et ce n’était pas son mari ; mais ç’avait été vertueusement, platoniquement, utopiquement, de cet amour qui exerce le cœur plus qu’il ne le remplit ; qui en prépare les forces pour un autre amour qui doit toujours bientôt le suivre, de cet amour d’essai, enfin, qui ressemble à la messe blanche que disent les jeunes prêtres pour s’exercer à dire, sans se tromper, la vraie messe, la messe consacrée… Lorsque j’arrivai dans sa vie, elle n’en était encore qu’à la messe blanche. C’est moi qui fus la véritable messe, et elle la dit alors avec toutes les cérémonies de la chose et somptueusement, comme un cardinal.

Notons pour les aficionados que l’héroïne d’une des nouvelles s’appelle Albertine. 
Destination PAL  – La liste des lectures de l’été.

mercredi 24 août 2016

Le métro est un lieu unique pour observer la variété de la population.

Nicolas de Crécy, New York sur Loire, 2005.

C’est comme un carnet de voyage. Quelques pages au début pour nous relater l’histoire de cette ville, New York sur Loire : des marins néerlandais débarquent sur un rocher de granit rose habité par des phoques et des mainates. Ils construisent la ville en creusant la montagne. La population mi phoque mi humaine est rejointe par des Anglais, puis des Allemands. Un abattoir à dodos est construit pour nourrir tout le monde, etc. L’histoire vous rappelle quelque chose ? Dans cette grande ville à gratte-ciel, les tuyaux de chauffage rappellent Berlin et le peintre belge Ensor a sa place, ainsi que le château de Chambord et beaucoup d’autres choses. De grandes planches aquarellées, des petits croquis sur le vif, de belles peintures… le voyage continue en images.
Quand on a de la chance, on croise le fantôme de John Lennon, un habitué de la ligne 13 du métro (mais il a ses raisons).

J’ai beaucoup aimé. On retrouve les créatures familières de Nicolas de Crécy mi homme, mi phoque, mi chien, lesquelles font bon mélange avec les Mickeys des parcs d’attraction et les riches aux dents d’or. Le dessin est toujours poétique, intense, plein de détails, de couleurs, tout semble vivant, les immeubles et les voitures. Lumière et couleur intense, mouvante, brumeuse. Une dérivation libre sur une ville très aimée.





lundi 22 août 2016

J’allais, telle une poularde qu’on mène au couperet.

Jean-François Beauchemin, Le Jour des corneilles, parution originale 2004.

Un roman mystérieux.

Un homme accusé par un tribunal raconte sa vie dans un court récit (150 pages). Une vie étrange, vécue dans une cabane au fond des bois, avec un père plein de lubie et de folie, souvent maltraitant. Pas question de s’approcher du village. Il faut chasser, dépecer les peaux pour se vêtir, récolter les herbes pour se soigner, faire des réserves d’eau et de bois. Le père est de temps à autre visité par « ses gens » ce qui l’entraîne à véritablement torturer son fils. Celui-ci au fur et à mesure qu’il grandit réalise qu’il peut voir les morts, qui ne lui font pas du tout peur, et se demande de plus en plus si ce père étrange l’aime réellement. Où est le siège de son sentiment ?

Père m’aimait-il ? Rien ne me le laissait concevoir. Il me rossait. Il me soumettait à des enfermements prolongés dans la cabane. Il me forçait au labeur le plus ingrat, sous climats de pluie ou de froid extraordinaires. Il m’extrayait du roupil dès l’aube avec grandes criailleries, ne m’abandonnait jamais au repos avant l’apparition de la première étoile du soir. Il me ravitaillait d’insectes grouillants, de pitances faisandées, m’empêchait de revigorer le capiton de ma paillasse.

Le fils, d’abord garçon puis homme, semble envoûté aussi bien par son père, par sa mère morte et peut-être par la forêt tout autour. Ils sont vêtus de peaux de bêtes – j’ai beaucoup aimé l’énumération des « accoutres » : Nos cache-esgourdes, excuse-train, mitaines, godillots-de-poil, tapisse-parties, escorte-blair et pousse-cuisses habituels menaçaient d’usure.

Brandtner, Arbres, 1939, musée des Beaux-arts de Montréal, M&M
Car le point fort du roman réside dans sa langue : l’homme se sert de très vieux mots, qui peut-être même n’existent plus, comme s’il parlait une langue de sorciers. Cette langue est prodigieusement poétique, elle mêle les noms rares et étranges des plantes. On ne sait pas trop quels mots pourraient bien encore exister et quels sont ceux qui sont inventés.

Un oiseau trilla. Une vipère glissa entre les lycopodes. Puis les cieux quittèrent pour de bon leur accoutre de nuit, et le soleil coupa, du tranchant de ses rayons obliques, la forêt de l’à l’entour.

J’ai lu ce roman quelques mois après La petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy (mais le billet n’est pas encore paru). La parenté me semble évidente, même si ces deux romans sont tout de même bien différents, que ce soit dans le rôle assigné au père ou au village, ou même dans la langue qui est choisie puisque le narrateur du roman de Soucy a un usage inadéquat de mots communs, alors que celui de Beauchemin emploie des termes que l’on n’a jamais vus. Les deux représentent néanmoins le portrait d’existences confinées dans la forêt où la langue et la littérature sont tout un monde. Le narrateur de Beauchemin explique d’ailleurs quelle importance ont les mots pour lui. Tout cela est plein de beauté, la langue peint un monde enchanté alors que le récit raconte une histoire triste et tragique.

Et toujours des saisons paraissaient, s’établissaient puis repliaient, abandonnant à la forêt leurs pluies, leurs bêtes nouvelles, leurs sociétés d’oiseaux, leurs brigades de tanières, leurs branches engrossées. Par printemps, l’air s’échauffait et gonflait de sève arbres et boqueteaux. En arrière-saison, les cieux ornaient le monde du rideau souple des averses. Ramures saignaient puis lâchaient leur cargaison de feuilles comme pages déchirées.

Un lire à relire !


Destination PAL  – La liste des lectures de l’été.


vendredi 19 août 2016

J’aimerais me contenter de boire ce paysage, comme un glouton.

Rick Bass, Le Journal des cinq saisons, traduit de l’américain par Marc Amfreville, parution originale 2009.

Un gros livre contemplatif.

Bass se met en tête de raconter une année dans la vallée du Yaak, un coin perdu – même pour le Montana. Une année, mois après mois, à décrire les changements de végétation, les comportements des animaux, sa façon de vivre à lui avec sa famille au contact de cette nature.

Je commence par les bémols. Oui, c’est long (plus de 600 pages). Certains mois, Bass patauge un peu dans son marais, d’autant qu’il y a des répétitions en plus des longueurs. En réalité, je pense qu’il convient de lire ce livre sur un an, mois par mois, dans un rythme beaucoup plus lent que de l’avaler en une fois. Et puis j’ai été déçue de ne pas trouver grand-chose sur le comportement des cerfs pendant le rut (alors que c’est annoncé pendant presque tout le livre).

Mais c’est beau ! Bass est attentif à toutes les dimensions de son coin de forêt : la géologie et la composition du sol, les arbres, les fleurs, les herbes, les gros et petits animaux, de la libellule au grizzly, la chaleur, le vent, la pluie, la neige… Il raconte aussi la façon de vivre avec cette nature si rude : les provisions de bois avant l’hiver, ne pas oublier les pneus neige, la provision de viande pour l’année c’est-à-dire chasser un cerf, les randonnées en ski, les incendies en été qui ravagent tout mais sont nécessaires à la forêt, la cueillette des airelles, etc. Il essaie de transmettre toute cette vie à ses deux filles. Lui-même réfléchit beaucoup sur cet acte de transmission et d’éducation. Le lecteur ne peut manquer de s’interroger sur son propre rapport aux saisons et aux mois, même s’il évolue dans un cadre bien différent. Le livre donne également envie de s’intéresser de plus près au rythme de ce qui nous entoure, même s’il semble à première vue bien insignifiant. C’est ainsi que certains moments de l’année sont plus importants que d’autres parce qu’ils rappellent des événements passés, un anniversaire, un décès.

Comme un prisonnier, une marionnette ou une brute épaisse totalement dénuée d’imagination, vous traversez janvier en titubant, fasciné par sa beauté, mais manifestement inconscient du coût de l’opération : l’énergie dépensée en janvier ne sera plus disponible en février.

L’auteur remarque que jusqu’au milieu du XXe siècle aucun être humain n’avait vécu à l’année dans cette vallée, les Indiens se contentant de venir en été et de repartir vers des régions plus clémentes en hiver. D’ailleurs de nombreux animaux font le choix de migrer ou d’hiberner, l’homme contemporain est donc une des rares créatures à vouloir supporter ce climat terrible en continu (il est un peu fou). Bass semble d’ailleurs penser que supporter tant d’hivers si rigoureux use progressivement l’individu. La belle saison est trop courte pour faire naître et grandir les faons et toute la nature semble ressentir une grande précipitation à peine les beaux jours arrivés.
J. Kensett, Le Lac George, vers 1860, musée Thyssen Madrid, M&M.
En mars, on aurait du mal à dire si on assiste à la fin de l’hiver, au début du printemps, ou si on contemple un étrange pays de rêve entre les deux, où certaines choses s’agitent et se soulèvent, tandis que d’autres continuent de flotter dans le sommeil – déjà appelées mais pas encore tout à fait réveillées.

Défenseur de la nature, Bass est conscient de ses paradoxes et faiblesses : là-bas tout le monde se déplace en énorme camion (pour ramener du bois, transporter les chiens même quand il y a un ou deux mètres de neige) et couvre des distances gigantesques sur la route de façon tout à fait normale.

Il est donc question du comportement des cerfs qui souffrent de la faim en hiver, des grenouilles et les oies qui chassent l’hiver à grands cris, des prédateurs qui mangent les faons à peine nés et les corbeaux qui volent au-dessus des carcasses, de la lutte contre les incendies et de l’évacuation des maisons, de mettre des airelles dans tous les plats et de pister un cerf pendant des heures en interprétant les traces dans la neige – et les péripéties sont nombreuses.

Je le relirai certainement, mais par morceaux. Du même auteur, rien ne vaut à mon avis Les derniers grizzlys.
L’avis de Dominique qui vous raconte l’année.

Destination PAL  – La liste des lectures de l’été.


mercredi 17 août 2016

Il faudrait toujours être en route pour l'Alaska.


Catherine Poulain, Le grand marin, 2016.

Partir pêcher en Alaska - partir au bout du monde, mais partir !

La narratrice, Lili, est un petit bout de bonne femme venue de Provence pour pêcher en Alaska. Elle se trouve un bateau, le Rebel, et un équipage de gros gars costauds pour pêcher d'abord la morue, puis le flétan. Elle est habitée par cette folie « pêcher en Alaska » et nous découvrons avec elle tout un monde. Des hommes terribles, habitués à cette vie où on dort peu, la promiscuité, le travail dur jour et nuit au milieu d'une mer glacée, la voilà obligée de faire ses preuves.
À terre ce n'est guère mieux. De bar en bar, avec des hommes qui errent entre deux contrats sans maison, vivants dans des refuges, sur des bateaux. Aucun n'a de vie de stable et l'alcool les bouffe tous, quand ce n'est pas la drogue. Mais ce qui compte, c'est le truc à l'intérieur du ventre qui fait partir, ne jamais s'attacher, qui fait décamper, même si on doit y laisser sa peau.

Les hommes hurlent dans un fracas de catastrophe. Jude se tient devant les flots bouillonnants, campé sur ses cuisses drues, reins bandés, le corps tout entier tendu vers l'urgence, la mâchoire dure, serrée, regard fixé sur la ligne qui se déroule, bête folle, monstre marin hérissé de milliers d'hameçons.

Sandham, Le Phare du port de Saint-John, 1879, Ottawa, musée des Beaux-Arts, M&M.
Poulain écrit dans une langue très simple – certains passages sont mêmes mal écrits – très orale, mais pleine de vie, de vigueur et non dépourvue de puissance. Elle raconte une expérience violente, intense, entre les accidents de pêche et les rencontres amoureuses, les humiliations et les ivresses, la faim et le froid. La langue est abrupte, le récit est mené au présent, il est très rapide, on le lit comme en courant et il nous laisse essoufflé. La narratrice, une petite femme dans un monde d'hommes, semble mêler passion et naïveté, comme une enfant ou comme quelqu'un qui connaît déjà la vie depuis longtemps.
Ça ne donne pas envie de manger du poisson.

Nous ne quitterons plus l'océan. Nous travaillerons ensemble dans le froid, le vent et le souffle éperdu des vagues, moi entre ces deux hommes, le grand gars maigre - et Jude, l'homme-lion, le grand marin que je regarderai exister et pêcher sans jamais me mettre sur son chemin surtout, sans jamais désirer plus que ces silences ensemble, quelquefois, face à l'océan qui avance.
  
Merci Magali pour la lecture. 
Destination PAL  (hors programme) – La liste des lectures de l’été.
L'avis de Clara et de Lili Galipette qui en parlent toutes les deux bien mieux que moi.