Chez Mark et Marcel
Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

Paul Valéry

lundi 26 septembre 2016

Les nuages, la pluie, la roche, les semis, les bois, les corps, sont des guides savants.

Céline Minard, Le Grand Jeu, 2016.

Seule, dans la montagne.

La narratrice, une femme dont on ne saura rien, a décidé de passer sa vie en complète autarcie dans un coin des Alpes. Elle a acheté le terrain et fait installer à grands frais un modèle d’installation technophile. Elle a réfléchi à tout : à l’équipement indispensable pour l’électricité, aux plantes qu’elle sèmera pour manger, à ceci, à cela – elle n’a commis aucune erreur (sauf oublier de prendre une bouillotte). Sauf qu’il s’avère qu’il y a une autre créature humaine juste à côté.
C’est un curieux roman. Je peux dire d’abord que je suis légèrement déçue, mais Minard n’y est pour rien : je préfère nettement le sujet de son précédent roman, le western. Le sujet est ici beaucoup plus austère. En outre, la narratrice n’est pas très sympathique à mon goût dans sa volonté de tout contrôler. On est ici à l’inverse du livre de Cognetti où le narrateur, cherchant la solitude, se retrouvait au plus près de l’être humain et en tirait soulagement, apaisement et soutien. Les réactions de l’héroïne face à sa voisine sont ici très ambiguës, mais c’est l’occasion pour elle de réfléchir aux interactions humaines. Qu’est-ce que cela change de savoir qu’il y a quelqu’un d’autre, même de bizarre et de pas sympathique ? Est-ce une promesse, une menace, une attente ? Qu’attend-on d’un proche ? Et d’un étranger ?

Est-ce la sagesse de supporter sans amertume ni tristesse que la promesse implicite de la relation humaine ne soit pas tenue ?
Les Alpes. M&M
J’ai eu un petit souci à la lecture, car ne connaissant pas bien la montagne, il y a des termes d’escalade ou servant à décrire le relief qui m’ont échappé. Il faut dire que la narratrice est dans la technique, la précision, la prévision et que cette langue précise traduit très bien ce caractère. Je me suis demandée ce que Maylis de Kerangal aurait fait avec une pareille histoire où le corps (car il est question de marche, d’escalade, d’équilibre, de fatigue) a la première place et où le vocabulaire spécialisé a aussi son importance.
Mais la narratrice n’est pas seulement adapte des réflexions abstraites sur l’être humain, elle fait du yoga et prête une grande attention aux sensations du corps, à l’air, à la température, à la qualité de la pluie, du vent et du soleil. Elle entretient une plus grande conscience de ce qui en général passe sous notre seuil de perception comme respirer, mâcher et étudie par exemple le rôle des habitudes chez l’être humain, l’animal, la plante.
Difficile également de ne pas penser à Robinson Crusoë ou au Mur invisible, deux romans où le personnage principal doit vivre ou survivre dans un espace limité et s’impose pour cette raisons des règles de vie drastiques.

Il faudra peut-être que je relise ce roman plus lentement.

L’environnement dans lequel j’ai situé mon abri est celui qui me convient. Qui me procure, par l’extérieur, en frottant et raclant l’enveloppe de mon corps qui résiste et s’adapte, la forme nécessaire de ma vie. Ce monde d’isolement, de vide, de grands froids, de grosses chaleurs, de roche dure, de silence et de cris animaux, laisse peu de choix. C’est un guide précis. La situation dans laquelle je suis est pensée, calculée pour établir un entraînement maximal. Je l’ai soigneusement choisie. Je lui ai accordé mon assentiment le plus profond.


jeudi 22 septembre 2016

J’entends l’herbe des nuits croître dans l’ombre sainte.

Paul Valéry, Les Pas, dans le recueil Poésies, 1922.

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu’ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !... tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l’apaiser,
À l’habitant de mes pensées
La nourriture d’un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d’être et de n’être pas,
Car j’ai vécu de vous attendre,
Et mon cœur n’était que vos pas.


mardi 20 septembre 2016

Moi, vois-tu, je ne crois qu’aux sorciers.

Victor Hugo, Mangeront-ils ?, 1867.

Une jolie pièce de théâtre.

Dans un décor plein de mystère – une chapelle en ruine dans une forêt sinistre – un roi féroce traque deux amoureux qui ont trouvé refuge dans cet asile. À cet endroit, on ne peut les atteindre. Hélas, la forêt ne contient que des plantes venimeuses et ils mourront de faim. Enfin, ça, c’est sans compter l’aide d’une sorcière et d’un fou errant nommé Airolo.

De vos religions, je lis Dieu sans lunettes.
J’aime les rossignols et les bergeronnettes.
J’ignore si j’arrive et ne sais si je pars.
Parfois dans le zéphir je me sens presque épars.

Cette comédie fait sourire à de nombreuses reprises, car elle repose sur un jeu de quiproquos et d’apartés tout à fait savoureux. Les personnages ne sont pas forcément ce dont ils ont l’air, notamment celui de la sorcière ou ceux des proches du roi. Le jeune roi est un tyran peu réfléchi, mais le flatteur est également réussi. La pièce laisse toute sa place au fou errant, au simple, au vagabond dans un bel hymne à la liberté. Ce décor, très particulier, a toute son importance : il est champêtre à première vue, devient finalement sinistre, presque celui d’une fresque fantastique – gothique à coup sûr.

L. Urbani, Le Calvaire (détail), 1466-93, Petit Palais, Avignon, M&M.

Nous sommes dans un Moyen Âge d’opérette. Airolo permet de comprendre qu’il ne faut rien prendre au sérieux ou au tragique, excepté la cruauté humaine, lui-même chantant la liberté et le rire.

Moi, que la guerre emplit de son souffle fougueux,
Parce qu’il a passé par la tête d’un gueux
De marmotter jadis du latin sur ces pierres,
Parce qu’un moine infect, en baissant les paupières,
Un goupillon au poing, a craché son credo
Sur ce mur aspergé de quelques gouttes d’eau,
Parce que le passant, sorte de brute, épèle
L’absurde mot Refuge au front de la chapelle,
Quoique je sois le roi, quoique je sois jaloux,
Quoique j’aie j’un donjon, des carcans et des clous,
Quoique mes gens soient là tenant leurs armes prêtes,
Me voilà condamné, moi, l’homme que les bêtes
Et les dragons des bois craindraient d’avoir contre eux,
À laisser devant moi s’aimer deux amoureux !


vendredi 16 septembre 2016

On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise.

Georges Darien, Bas les cœurs, parution originale 1889, aux éditions de Londres.

Excellent petit roman sur la guerre de 70.

Le narrateur, Jean, est un garçon de 12 ans qui vit avec sa famille à Versailles. Et il nous raconte avec son point de vue d'enfant les évènements auxquels il assiste : l'enthousiasme patriotique pour la guerre, le départ de l'armée française sous les flonflons. Il est ravi par le défilé des uniformes et des chevaux et grâce à de petits drapeaux s'apprête à suivre l'avancée des troupes jusqu'à Berlin. Puis ce sont les rumeurs les plus contradictoires, la propagande toujours ronflante, l'entrée et l'installation de l'armée prussienne à Versailles. La guerre est un spectacle plein de fracas à 12 ans.

Il faut voir comme on se moque, maintenant, du roi de Prusse, de son fils - notre Fritz - et de ses généraux ! Quant aux simples Prussiens, ce sont des misérables qui meurent de faim ; mais la France est toujours charitable : lorsque nous les aurons vaincus - et le jour de la victoire est proche - nous ouvrirons une souscription pour les nourrir.

P. Andrieu et A. Bry, Guerre de 1870-71, 1870, BNF, RMN.

Mais il raconte aussi des événements qu'il comprend mal : son père criant qu'il faut tuer tous ces Prussiens, mais qui s'accommode très bien de leur présence. Il en va ainsi du grand-père et de la sœur, et des voisins. Tous ces comportements contradictoires sont bien étonnants. Il y a aussi un personnage louche, un juif, type même de l'intrigant et du profiteur. L'intérêt est bien évidemment que cela soit un enfant qui raconte, sans point de vue surplombant, ne comprenant des aléas politiques que ce qu'en disent les adultes, ces lâches et ces hypocrites.
Les romans centrés sur la guerre de 70 ne sont pas très nombreux (merci Zola et Maupassant), celui-ci ne s'intéresse pas aux combats, mais à l'état d'esprit des bourgeois français. J'ai pu trouver qu'il y avait un manque de vraisemblance, car on imagine mal qu'un seul petit garçon soit témoin de tous ces événements à la fois et puisse donc changer à ce point d'opinion, mais après tout, nous sommes à Versailles, lieu de l'occupation prussienne et centre de la lutte contre la Commune.
Bien sûr on ne peut que songer à la Seconde guerre mondiale, à l'Occupation allemande et à la Collaboration.

Et elle se reprend à pleurer.
- Oui ! Tout perdu !... Nos affaires allaient si bien... Et dire qu'il ne me reste plus rien ; rien, pas même un mouchoir pour m'essuyer les yeux !...
Prenez le pan de votre chemise, alors.
Et la morale ?

Embêtant !

mercredi 14 septembre 2016

Ces choses-là n’existent pas !

 Peer Meter (scénario) et Barbara Yelin (dessin), L’Empoisonneuse, 2010, édité chez Actes Sud sans le nom du traducteur qu’il a fallu chercher sur internet, donc traduit de l’allemand par Paul Derouet.

Dans le gris d’une âme et d’une ville.

L’album raconte un fait divers survenu à Brême en 1831, à travers les yeux d’une jeune anglaise femme de lettres. Une femme a été condamnée à mort, accusée d’avoir empoisonné ses deux maris, ses enfants, son fiancé, des amis et d’avoir administré des doses non mortelles de poison  à d’autres personnes. L’affaire semble invraisemblable.


Nous suivons l’héroïne qui découvre peu à peu les détails de ces crimes, mais surtout l’atmosphère de la ville où le médecin n’a rien vu, où il n’est pas question de plaider la folie ou l’irresponsabilité et où une femme n’a de toute façon pas plus de raison qu’un animal de compagnie. Le récit est magnifiquement servi par un dessin impressionnant, au crayon en noir et blanc. Des traits crayonnés qui dessinent des silhouettes instables et en mouvement, des contours plus estompés car le gris peut tout envahir, les visages et les yeux qui font de grandes taches blanches… C’est superbe.