Le vent se lève ! . . . il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !

Paul Valéry

mercredi 7 décembre 2016

C’est un siècle de colère bruyante qu’il nous faut !

Catherine Meurisse, La Légèreté, 2016, édité chez Dargaud.

Comment vivre à nouveau, grâce aux amis et aux artistes morts et vivants.

L’histoire de Catherine Meurisse est connue : le 7 janvier 2015 elle est arrivée en retard à la réunion de rédaction de Charlie Hebdo – il s’en est fallu d’un bus. Réfugiée dans un immeuble voisin, elle entend les rafales. Et doit ensuite survivre.
L’album raconte l’année qui suit : les hommages, la préparation du numéro suivant au journal, la protection policière, les amis, le psy, aller voir la mer et finalement un mois à la Villa Médicis face à la beauté, à la recherche du syndrome de Stendhal. C’est un album très émouvant et sensible. Comme Meurisse, le lecteur passe du rire aux larmes, des blagues de Charlie à l’horreur avec retour à l’art. Cet « à quoi bon » de la beauté qui est pourtant si essentiel à nos vies – qui ne s’est pas réfugié dans un roman, dans la musique, dans un musée pour fuir une réalité difficile ? Elle réfléchit également au rôle du silence et de la parole, au cri ou au murmure, dans ces moments d’intense choc traumatique.
Elle se représente comme une petite silhouette enfouie dans un grand manteau et une longue frange, qui se laisse envahir par la couleur de Rotko. Comme elle, le lecteur est amené à s’interroger sur des détails de langage ou à remarquer un étrange petit fait et enfin à se laisser submerger par la beauté.
Des femmes écrivains. Sur le blog, deux autres titres de Catherine Meurisse : Le Pont des arts et Mes hommes de lettres.


Merci Estelle pour la lecture !

lundi 5 décembre 2016

Quand le soleil disparaissait derrière le mur, c’était fête pour les idiots.

Horacio Quiroga, Contes d’amour de folie et de mort, traduit de l’espagnol (Uruguay) par Frédéric Chambert, parution originale en 1917, édité en France chez Actes Sud.

Des nouvelles étranges et fascinantes.

Ces nouvelles prennent place dans l’Amérique du Sud du début du XXe siècle, dans de grandes propriétés luxuriantes, ou dans des déserts arides, ou dans les villes les plus modernes. Nous côtoyons de très riches familles, des péons qui n’ont que leur force de travail à vendre, mais certaines nouvelles ont pour héros des chiens ou des chevaux.

Et c’est extraordinaire comme son corps, de la pointe de ses chevaux aux talons de ses souliers, était un vivant désir, et comment, en traversant le halle pour rentrer dans la pièce, chaque mouvement de sa jupe contre le dallage pouvait traîner mon âme après elle comme un chiffon de papier.

Il est question du travail des pauvres, de leur exploitation, de la violence des rapports sociaux. Les récits qui prennent place à la campagne font penser à Maupassant, qui peint de la même façon un monde froid et cruel, sans qu’aucun effet ne souligne la violence des faits et des émotions. Certaines nouvelles flirtent avec le fantastique en mettant le doigt sur les gouffres qui s’ouvrent dans l’âme humaine. Mais la nature est plus violente dans ces régions : le soleil, la sécheresse, les serpents, les fourmis noires peuvent modifier le cours d’une vie.
La langue mêle un froid réalisme cruel à l’expression de passions violentes.
Ce recueil procure donc un certain malaise au lecteur, qui frissonne devant l’inexplicable.
 
Monteiro Vicente do Rego, La chasse, 1923, Centre Pompidou,  M&M
L’atmosphère aveuglante de la lumière excessive du soleil pendant le jour, acquérait dans cette pénombre une transparence presque funèbre. Le vent avait complètement cessé et dans le calme du soir, quand le thermomètre commençait à tomber rapidement, la vallée gelée exhalait son humidité pénétrante qui se condensait tout au fond en un ruban de brouillard entre les deux versants. Sur la terre maintenant refroidie, l’odeur hivernale des pâturages brûlés renaissait ; et quand le chemin longeait la forêt, l’air, que l’on sentait tout à coup plus froid et plus humide, se chargeait à l’excès d’un lourd parfum de fleur d’oranger.


Bon pour le défi Amérique du Sud d’Eimelle.

samedi 3 décembre 2016

Soupe d’orge au yaourt chaud


Il fait froid, c'est le retour de la soupe. Mais quand on en a marre de la soupe de carotte, de courge, de truc et de machin, il y a encore la bonne vieille soupe de céréales. Aujourd'hui : soupe à l'orge perlée !

Soupe d’orge au yaourt chaud (d’origine vaguement arménienne)

Pour 4 personnes (qui ont bon appétit, les proportions sont généreuses)
200 g d'orge perlée
2 oignons moyens, émincés
1 ½ cuil. à café de menthe séchée
60 g beurre doux
2 œufs moyens
400 g yaourt grec
20 g menthe fraîche, ciselée
10 g persil plat frais, ciselé
3 oignons nouveaux, émincés (pas mis)
sel et poivre



Portez 1,6 l d’eau à ébullition avec l’orge et du sel. Laissez cuire à petit feu pendant 15-20 min, de façon à ce que l’orge soit al dente.
Retirez la casserole du feu. Normalement, l'orge a absorbé une grande partie du liquide. S'il y a vraiment trop d'eau, il faut en retirer.
Pendant la cuisson de l’orge, faites revenir les oignons et la menthe séchée à feu moyen dans le beurre pendant 15 min. Incorporez à l’orge cuit.
Battez les œufs et le yaourt au fouet dans un grand saladier. Ajoutez un peu d’orge et l’eau de cuisson, petit à petit, pour chauffer le yaourt sans cuire l’œuf (pour éviter l'effet oeuf brouillé). Versez le bol avec le yaourt chaud dans la casserole contenant la soupe, faire réchauffer doucement.
Servir. Ajoutez les herbes et l’oignon nouveau (si vous en avez).


C’est nourrissant et bon. Les herbes fraîches relèvent l’orge.

Recette tirée du livre Jérusalem de Yotam Ottolenghi et Sami Tamimi, traduit de l’anglais par Christine Mignot, 2012, édité en France chez Hachette.
Toutes les recettes du blog.


jeudi 1 décembre 2016

Je ne veux plus rien lire de ce que tu écris.

Elena Ferrante, L’Amie prodigieuse, traduit de l’italien par Elsa Damien, parution initiale en 2011.

Une belle saga.

C’est Elena qui raconte. Au début, c’est une petite fille et à la fin du livre, elle est une belle jeune fille. Elle raconte son amitié avec Lila, la fille du cordonnier dans un quartier populaire de Naples à la fin des années cinquante. Elena est bonne élève et appliquée, Lila est brillante et n’en fait qu’à sa tête. Les parents de l’une acceptent qu’elle fasse des études, les autres refusent. Elena raconte l’amitié, les brouilles, les confidences. Elle voudrait être la meilleure, elle n’est souvent que la suiveuse. Les deux amies se sont jurées de trouver la richesse et le rêve, mais il n’y a que le triste lycée, les amourettes de quartier, le mariage avec l’argent, la camorra, les femmes qui restent à leur place et les gars qui font le coup de poing… Trouveront-elles leur place ?
Vendeur de boissons fraîches à Naples, 1895, Florence Fratelli Alinari, RMN.
À mon sens, la réussite de ce roman vient tout d’abord du fait qu’il dresse le portrait d’un quartier tout entier, avec ses ramifications, ses liens, ses tensions. Il y a les secrets de famille, mais surtout les regards des autres et les rumeurs, la forte pression sociale exercée par cette proximité. Nous avons une description réaliste de ce quartier pauvre où la violence est très présente, mais tout simplement aussi la mort, à cause de maladies mal soignées, d’un travail dangereux, d’accidents et de bagarres fréquents. Ces enfants grandissent à Naples sans avoir jamais vu la mer. On a aussi le portrait d’une génération au cours de laquelle le rôle des femmes est en train de changer. Elena, qui fait de brillantes études, ne se sent à sa place nulle part, ni au lycée, ni dans le quartier. C’est enfin un portrait au long cours, rétrospectif, car on sait tout de suite qu’Elena écrit bien des années après, alors que la disparition de Lina vient de lui être signalée. Cette ampleur donne au roman toute sa profondeur. Il fourmille de détails, d’anecdotes, de petits récits, de personnages au sujet desquels l’opinion peut évoluer au fil des événements.
Si les péripéties sont nombreuses, rien n’est totalement inattendu. La plupart des étapes de l’apprentissage des deux héroïnes sont attendues et on devine les désillusions, les hésitations, les joies, les tristesses que leur existence traverse. Sur ce fil somme toute très classique, le récit est vraiment maîtrisé. Une belle lecture !

Je la regardais de ma fenêtre, je me disais que sa forme précédente s’était cassée et je repensais à ce splendide passage de sa lettre, au cuivre fendu et tordu. C’était une image que désormais j’utilisais sans cesse, à chaque fois que je percevais une fracture à l’intérieur d’elle ou de moi-même. Je savais – ou peut-être j’espérais – qu’aucune forme ne pourrait contenir Lila et que, tôt ou tard, elle casserait tout une nouvelle fois.



mardi 29 novembre 2016

Cela se passait il y a longtemps dans nos forêts.

Vanoli, La Chasse Galerie, d’après un conte d’Honoré Beaugrand, 2011, aux éditions de la Pastèque.

Un homme qui picole pendant une longue soirée d’hiver raconte une histoire… une histoire qui a été racontée par un trappeur il y a bien longtemps, dans une cabane en forêt. C’est donc l’histoire d’un groupe de bûcherons décidés à aller danser au bal malgré les mètres de neige grâce à un pacte d’une nuit avec le Diable. Ah mais il y a encore une histoire après…


C’est une histoire avec des mètres de neige, des bûcherons à la vie frustre qui ont dû mal à cohabiter avec ceux de la ville, des litres d’alcool, des formules magiques, qui seront peut-être damnés… des histoires à se raconter au coin du feu au cœur de l’hiver pour se faire peur.
Les dessins sont magnifiques, un très beau noir et blanc très expressif. Les visages sont déformés et grimaçants, avec de grands nez, et ressemblent à des têtes d’animaux ou à des masques. Une multitude de traits trace un monde agité, mouvant, incertain, où tout semble un peu de guingois. C’est un univers fantastique, voire expressionniste.