La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



Affichage des articles dont le libellé est Londres. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Londres. Afficher tous les articles

samedi 7 mars 2026

L'invention du gothique : Strawberry Hill House

 

Aujourd'hui, nous partons à la source du gothique. Non pas l'architecture gothique des cathédrales de Reims ou de Chartes, mais le renouveau gothique dans l'architecture civile. Si vous pensez à Victor Hugo, vous vous trompez. Nous partons au 18e siècle en Angleterre.

Horace Walpole est né en 1717 (et mort en 1797), il est le plus jeune fils d'un Premier ministre, rejeton d'une famille très riche et très sérieuse. Il voue sa vie à l'art et, après un grand tour en France et en Italie, se lance dans son grand œuvre. Il passera le reste de son existence à créer de toute pièce un little Gothic castle. Pas un château fort, pas un château médiéval, ni non plus une chapelle gothique, non : un château gothique, sachant que l'on parle du gothique tardif (flamboyant ou perpendicular). Autant dire qu'il crée et invente à grande échelle.


En 1747 il achète une villa à Twickenham, un terrain avec une belle vue sur la rivière, et rebaptise la propriété en lui donnant un nom, Strawberry Hill House.

Il constitue un petit comité d'hommes de goût : Richard Bentley dessinateur, John Chute architecte amateur, Robert Adam architecte professionnel et George Vertue peintre et dessinateur, expert pour copier des œuvres anciennes. Pendant 30 ans, les travaux s'enchaînent, en plusieurs étapes. On ajoute, on transforme...

L'extérieur allie la blancheur des villas italiennes aux créneaux des châteaux. Le plan est volontairement irrégulier. Voilà qui ne ressemble à rien d'autre.

Nous entrons par cette muraille d'opérette... un château de conte de fées derrière le portail ?
Voici les fenêtres ornées d'encadrements cintrés, les créneaux, les pignons, les tourelles qui camouflent les cheminées, l'irrégularité affirmée :


À l'intérieur, on transforme les pièces. Walpole constitue une immense collection d'objets d'art, mais il fait aussi fabriquer un certain nombre d'objets et d'éléments de décor en piochant dans les livres et ses souvenirs voyages. Ces milliers d'objets faisaient partie intégrante du lieu, mais ont été malheureusement dispersés au 19e siècle. Quelques-uns ont été retrouvés ou reconstitués à partir de dessins anciens, mais aujourd'hui la maison est presque vide.


Vrai ou faux gothique ? Copie de vrai gothique ou invention fantaisiste ? Un peu de tout cela à la fois. Le motif du garde-corps de l'escalier s'inspire de l'escalier des libraires de la cathédrale de Rouen. Au mur, c'est du papier peint avec un motif en trompe l'oeil de boiseries. Le jour de ma visite, la lumière du soleil tombait à la perfection (et la petite chaise assortie).



Partout dans la maison les fenêtres sont ainsi : vrais morceaux de vitraux Renaissance récupérés notamment en Flandres, mais aussi en France et en Angleterre, copies de vitraux anciens réalisées au 18e siècle, vitraux réalisés au 18e siècle à partir de dessins s'inspirant de motifs médiévaux, sans oublier les copies des années 2000 afin de restituer l'ambiance du lieu. Un mélimélo d'atmosphère.

La bibliothèque a été achevée en 1754. Elle s'orne d'une voûte peinte célébrant l'ascendante réelle ou mythique de la famille en remontant jusqu'aux croisades.

Notez la petite ouverture en forme de trèfle : tous les détails sont absolument soignés. Nous sommes ici dans une démarche des plus sérieuses.

Les étagères en bois s'inspirent d'un motif pris dans une gravure représentant l'ancienne cathédrale Saint-Paul de Londres. Chacune des arches est en réalité une porte sur charnières, qui s'ouvre pour donner accès aux ouvrages. En tout 4000 livres étaient rassemblés seulement dans cette pièce (mais il y en avait d'autres ailleurs). Comme Walpole était considéré comme le guignol de la famille, tout a été malheureusement vendu après sa mort.


La démarche de Walpole mêle érudition et invention, dans ce que peut faire de mieux le 18e siècle. En 1757, il crée sa propre imprimerie et maison d'édition (c'est donc une des plus anciennes imprimeries privée d'Angleterre). Il édite ainsi quelques dizaines d'ouvrages, notamment des recueils de poèmes de ses amis, le catalogue de sa collection et la description de sa demeure.

En 1764, Walpole publie le Château d'Otrante chez une maison d'édition londonienne : c'est le tout premier roman gothique, un genre promis à une gloire immortelle.

Continuons la visite et entrons dans la chambre. Nous pénétrons alors dans une des plus anciennes period room jamais créées puisque le décor de la pièce s'inspire de l'époque Henri VIII et Tudor (un gothique tardif, mais le gothique anglais a sa propre chronologie, qui n'est pas celle de l'Italie).


Les murs mauves et violets s'ornent de copies de peintures d'Hans Holbein (par George Vertue). La cloison en bois, qui sépare la pièce en deux, est inspirée par les portes du choeur de l'église Saint-Ouen à Rouen,  à laquelle est ajoutée une tête de sarrasin (souvenez-vous, les croisades). L'écran de cheminée reprend le motif d'une tombe de Canterbury. 


L'un des sièges appartient au type "Glastonbury Chair" : c'est une copie du 17e ou du 18e siècle d'une chaise du 16e siècle ! Je suis fascinée par cette ouvre d'art totale.
Ce spectaculaire plafond est copié d'après celui du Queen's Dressing Room à Windsor, mais il est entièrement en papier mâché !


Enfin nous arrivons à la galerie, the cherry on the cake n'est-ce pas.
Elle a été créée de 1761 à 1763 et il faut le dire : évidemment aucun château médiéval ne possède une galerie. Ce lieu d'apparat apparaît à la Renaissance, mais on sait que Walpole a visité le château de Chantilly. Il a dû se dire que ce serait idéal pour présenter ses collections dans un espace aristocratique par excellence. L'agencement de la galerie n'est pas pour nous surprendre : des fenêtres, des miroirs, des peintures dans des niches.
Mais l'extraordinaire plafond !!!! Blanc et or, en papier mâché, conçu par Thomas Bromwich d'après une chapelle de l'abbaye Westminster.

Le papier mâché (qui n'est pas vraiment mâché bien sûr, c'est du papier et de la colle) est un matériau peu coûteux, léger, facile à manipuler et à peindre, et qui peut être assez rapidement mis en place.
Les murs étaient couverts de tissu rouge.


Les fenêtres sont ornées de vitraux avec les armoiries de la famille Walpole créés spécifiquement pour le lieu.
Voilà un gothique perpendicular qui a tout du rococo à la française avec cette alliance de l'or et du blanc.

Cette architecture qui est à la fois rococo et gothique n'a rien de la reconstitution savante, même si elle se nourrit d'une impressionnante érudition. On invente et on crée un lieu merveilleux, qui n'existe nulle part ailleurs, un château de contes de fées. Walpole s'invente aussi une nouvelle identité, très différente de celle des autres nobles de son temps.

Et comme il n'a pas la chance d'avoir une vraie abbaye gothique dans son jardin, il fait faire un mobilier original, dont un banc en forme de coquillage.

Cette maison est extraordinaire. C'est une création unique et originale, l'invention d'un style gothique qui n'a jamais existé. Nous sommes bien loin de l'architecture néogothique ou gothic revival qui sera si répandue au 19e siècle. C'est un petit château de conte, un lieu rococo, une fantaisie. Loin des palais fastueux et grandioses ou des hôtels particuliers, la demeure nous plonge dans un nouveau monde.


Strawberry Hill a été intégralement restauré il y a quelques années. Le lieu est géré par l'English Heritage et ses adorables bénévoles vous raconteront toute l'histoire de la demeure avec beaucoup d'enthousiasme. Vous pouvez vous y rendre en train depuis Londres (gare de Twickenham à 15-20 minutes à  pied et gare de Strawberry Hill à 5 min à pied, avec un vendeur de délicieux sandwichs).

La semaine prochaine nous serons au portes de Paris.



samedi 28 février 2026

Kew Gardens

 

Kew ou Kew Gardens ou les jardins botaniques royaux de Kew, c'est 121 hectares de bonheur, 30 000 végétaux et un centre de recherche en botanique. L'herbier contient 7 millions de spécimens. Le lieu est classé à l'Unesco. Et nous sommes dans la riche banlieue ouest de Londres.

Pour origine, il y a des jardins d'agrément privés aménagés au 18e siècle. La pagode chinoise date de cette époque, ainsi que plusieurs maisons du parc. Mais c'est au 19e siècle que les jardins deviennent des jardins botaniques nationaux. Le lieu s'agrandit considérablement, tout comme les horaires d'ouverture au public. Les grandes serres dites victoriennes sont construites à cette époque et l'herbier commence à être constitué – parce qu'on est dans un lieu de science et de recherche. L'empire britannique approvisionne les jardins en plantes de toute sorte (et oui, c'est aussi un produit colonial). Le jardin est aménagé de façon à créer des vues et des panoramas, des promenades naturelles.

Le lieu est infini : serre tropicale, serre subtropicale, serre de climat hyper sec, serre de nénuphars géants, étang, petites architectures de fantaisie, jardin japonais, 800 peintures de Marianne North (mais quelle vie pour cette femme !), roseraie, arboretum...

Vous avez l'impression que je radote ? Et bien vous n'avez pas tort, puisqu'il s'agit du troisième billet que je consacre à Kew, à l'occasion de ma quatrième visite. Mais ce n'est pas faute si je suis envoutée par cet endroit.

Donc, début novembre 2025, je suis à Londres et je me prépare à re-re-re-revisiter les jardins de Kew, en me disant que j'exagère peut-être, que je ne prendrai pas trop de photos et que je ne rédigerai pas de billet de blog. Les bonnes résolutions.

Las. Une fois entrée, quelques minutes à peine après avoir bu mon café au lait, regardez qui voilà :

Un renard ! J'avais déjà aperçu des renards de nuit (en ville ou au bord de la route), mais jamais encore en plein jour ! En train de fureter à la recherche de baies, de vers de terre et d'insectes, indifférent aux paparazzi.

Dès lors, j'ai su que j'allais passer une journée merveilleuse, quoiqu'un peu fraîche.

Pour ce tour de novembre, j'ai délaissé les lieux d'exposition et j'ai privilégié les arbres. Hop, c'est parti.

Qui sont ces grands arbres aux branches duveteuses et jaunes pâles ?

Des mélèzes !!! Que leurs aiguilles sont jolies et élégantes.

Même si j'ai parfaitement conscience que la beauté d'une forêt réside dans le grand nombre d'arbres, dans un parc, on peut se laisser aller au plaisir du portrait individuel. Il y a des individus vénérables, qui ont grande allure, qui méritent un portrait en pied...


On reconnaît sans peine quelques acteurs de film d'horreur, avec course-poursuite en forêt. Il y en a quelques-uns ici qui en ont fait courir des Blanche-Neige... J'aime leurs silhouettes, le mouvement des écorces, les couleurs des feuilles, la couleur des troncs... (dernière photo : un châtaignier).

J'avoue ne pas avoir emprunté la canopy walkway, pour une prochaine fois peut-être.

Les ginkgos biloba et leurs feuilles d'or, toujours un succès.

Je vous rassure, je me suis quand même baladée dans certaines des serres et je n'ai pas manqué de m'arrêter devant le palmier Pinanga subterranea qui fleurit et forme ses fruits sous terre (et c'est encore un mystère pour savoir comment ce machin réussit à être pollinisé).


Le syndicat des "y a pas que les renards dans la vie" :


Les oies sont innombrables et vont en bande organisée. À noter que les pelouses de Kew sont maculées de leurs excréments. Si vous voulez vous asseoir dans l'herbe, prévoyez un petit revêtement que vous pourrez nettoyer au retour.


Des corneilles, des pies, des geais, des mésanges, des rouge-gorge, des merles, etc.


Sans parler des joyeux écureuils gris.


Bref, c'était bien. 
Si vous vous posez la question, oui, bien sûr, je connais la nouvelle de Virginia Woolf. Évidemment, il y aura une cinquième visite - mais peut-être pas un nouveau billet ? Enfin... on ne sait jamais...



Le billet de novembre 2017 : il y avait du soleil, du feuillage coloré, des houx de toutes les couleurs.
Le billet de juin 2022 : il y avait du soleil, des rhododendrons colossaux en fleur, un immense pied de cytise (ou glycine jaune) et ses fleurs pleines de soleil, des photos des serres et des fantaisies architecturales, un groupe scolaire de canetons.

La semaine prochaine, nous serons tout près de Kew, mais de l'autre côté de la Tamise.

 


samedi 16 juillet 2022

Chiswick House

 Pour ce dernier billet londonien, conservons la même inspiration que la semaine dernière et visitons Chiswick House.

Vous n’en avez sans doute pas entendu parler (sauf si vous avez suivi un cours sur l’architecture classique).

Chiswick House est une villa de style palladien, c’est-à-dire qui importe l’enseignement de Palladio en Angleterre (toujours le même architecte de la Renaissance). Elle a été conçue à partir de 1726 par Richard Boyle, troisième compte de Burlington, amoureux des arts et de l’Italie. Il s’est bien évidemment inspiré en plus de Palladio d’Inigo Jones et de John Webb.

Le plan de la villa s’inspire de la Villa Rotonda construite par Palladio près de Venise, avec un plan carré et une coupole octogonale. Chaque côté a la même dimension. Le centre de la villa est constitué par une pièce octogonale surmontée d’un dôme que l'on voit depuis l'extérieur.


Façade avant. C’est une belle architecture classique à la mode italienne : portique à colonnes avec fronton triangulaire, comme un temple. Un niveau qui sert de socle avec des escaliers qui apportent de la fantaisie à cet austère bâtiment blanc.

Façade arrière. Je me rends compte que j'ai raté ma photo et que l'on voit assez mal ce motif de serlienne. Serlienne ? Un motif de l'architecture vénitienne, décrit par Serlio et utilisé par Palladio, qui associe 3 baies. L'arche en plein cintre qui retombe sur les colonnettes placées devant les fenêtres constitue un joli motif décoratif.

N. B. Vous aurez remarqué comme moi que les descriptions architecturales comprennent souvent une palanquée de termes inconnus et incompréhensibles. En général, on passe ! J'en fait autant, mais notez que les architectes anciens reprennent, s'approprient, transforment, multiplient des motifs hérités du modèle de passé, qu'ils transmettent à leur tour. C'est pourquoi il est intéressant de savoir repérer certains de ces motifs pour avoir une idée de l'ambition du projet.

Le bâtiment abrite une belle collection de peintures, mais les photos sont interdites à l’intérieur. Et la Villa est raccordée à d’autres bâtiments qui abritent les pièces habituelles et indispensables à un tel lieu.

Le jardin propose l’indispensable petit pont pittoresque, le petit temple d’amour, le potager, les serres, les oiseaux et les écureuils et les familles qui promènent leur chien.


Cette belle porte, entre l'entrée de temple et l'arc triomphal, avec son décor en bossage, donne accès aux serres et au potager.


Dans le jardin, il y a des sculptures antiques ou imitant les antiques. Et aussi plusieurs sphinges, veillant sur la sérénité des lieux.


Et comment on y va ? En métro depuis le centre de Londres et on descend à Chiswick. Ou en train.

Londres sur le blog : National Portrait Gallery ; Tate Britain ; Kew Gardens ; seconde visite de Kew ; Eltham Palace ; National Gallery de Londres ; Kenwood House ; Hampton Court ; balade au British Museum ; Greenwich; Queen's House

La semaine prochaine... nous pourrions nous balader à Paris !