La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.



lundi 30 septembre 2019

Voici une preuve de l’existence de l’existence de ce prince que je fus.

Jordi Soler, Ce prince que je fus, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, parution originale 2015, édité en France par La Contre Allée.

Parmi les soldats qui accompagnaient Cortes dans le Nouveau Monde se trouvait don Juan de Grau, baron de Toloríu, qui enleva Xipaguacin, une des filles de Moctezuma. C’est ainsi que la princesse se retrouva dans un village plein de brouillard de Catalogne. Et c’est ainsi qu’au milieu du XXe siècle, un noble décadent catalan put profiter de son état de dernier descendant aztèque pour lancer de grandes fêtes. Et il finit ses jours dans un bled paumé du Mexique, nous dit le roman.
En voilà une très agréable lecture ! Nous avons un court début de forêt et d’aventures, suivi de l’évocation de la vie de la princesse dans les brumes et les forêts de Catalogne. Et ce portrait réussi de l’aristocratie espagnole sous le franquisme (on croise Franco et Dalí), en quête de titres ronflants et de fantasmes d’outre-mer, se jetant à corps perdu dans les fêtes aztèques ou soi-disant telles, avec beaucoup d’alcool. Et le journaliste (le narrateur) s’entretenant des heures avec le descendant de l’empire, Son Altesse, alcoolique miteux, mais plein de noblesse quand même.
Il est question d’un homme qui parvient à se construire un destin en profitant de la crédulité, mais aussi des envies de rêves de ses concitoyens, le tout dans un franquisme barbant. C’est aussi une belle réflexion sur ce qu’est la noblesse. Difficile de ne pas penser au grand Concert baroque de Carpentier, qui s’étend longuement sur cette identité problématique entre Espagne et Mexique.

Un roman picaresque, plein de rêve et de folie, tout à fait réjouissant.
J’ai un bémol : c’est un poil trop… sage ? Il manque un petit quelque chose, un zeste de fantaisie ou d’épopée. La langue est sans doute un petit peu trop plate et le roman manque d’ampleur et se traîne un peu. Ce qui ne m’a pas empêché de prendre grand plaisir à ma lecture.

D. Rivera, détail d'une fresque, 1931 Moma.
Tout ceci a terriblement l’air d’un roman, malgré les références aux archives et à la presse et aux auteurs. Les sources sont plus borgésiennes que crédibles (pour moi, c'est un compliment, j'aime cette invention). Et pourtant ! Wikipedia m’indique que le fond est authentique. On croit rêver. Il semble même que le roman soit beaucoup plus posé que la réalité – parce que les nazis auraient cherché le fameux trésor caché !
Donc, sachez qu’a existé en Espagne un Ordre Impérial et Souverain de la Couronne Aztèque.

Son descendant, son héritier, son arrière-arrière-arrière rejeton, la chair de sa chair, cet étrange spécimen en qui s’incarnaient simultanément l’empire aztèque et la noblesse espagnole ou, pour le dire avec tout le dramatisme requis par ce concept, le conquis et le conquérant ; et c’était justement là, dans déchirure entre conquérants et conquis, que poussait la fleur, qu’affleurait la nouvelle géométrie, que fleurissait l’esprit de la princesse Xipaguazin et celui de don Juan de Grau, baron de Toloríu, qui guidaient le dernier descendant de cette invraisemblable lignée, représentée par cet homme qui avançait comme un possédé, avec ses lunettes noires et sa cape de plumes de couleur, de plumes de toucan, d’ara, de pie et de colibri, de perruche, de xoconaztli, de xirimicuil et xirimi cuatícuaro et de xirimiticuaticolorodícuaro.

Merci Babelio et La Contre Allée pour la lecture !



samedi 28 septembre 2019

Guillaume le Conquérant et Caen

Caen, sous le cagnard.
Nous reprenons le fil des balades en vacances.
Cela fait plusieurs années que je visite châteaux et églises d’Angleterre (le château de Douvres par exemple) et c’est donc très naturellement que j’ai eu envie de mieux connaître Guillaume le Conquérant (appelé William outre-Manche), personnage dont on entend parler absolument partout et qui a quelque peu changé la face de l’Europe. C’est pourquoi j’ai décidé de consacrer quelques jours à la visite de Caen, après mon passage en Angleterre et avant de me rendre à Bayeux.

Le duché de Normandie, tel qu’en hérite Guillaume, descendant bâtard de Rollon, est centré sur Rouen. Il décide donc de créer un nouveau lieu de pouvoir dans le pays d’Auge, notamment en vue de la conquête de l’Angleterre. Sans créer de toutes pièces la ville de Caen, il la développe considérablement et cette politique sera poursuivie par ses successeurs. Guillaume fait notamment construire un château, dont il reste des vestiges imposants. Notez que l’enceinte du château comprend un bâtiment dit de l’Échiquier.
L’Échiquier de Normandie ? Cette institution normande, créée par Rollon, a d’abord été itinérante. Il s’agissait originellement d’une cour de justice et d’une sorte de cour des comptes, même si ces deux fonctions ont été scindées ensuite, au fil des siècles et de l’histoire du duché de Normandie.
Place à Wikipedia : 
Le nom d’« Échiquier » viendrait :
soit du fait que le premier échiquier de Normandie se serait tenu dans une salle dont le sol était constitué alternativement de pavés de pierres carrées noires et blanches, comme les tabliers ou échiquiers servant à jouer aux échecs ;
soit de ce qu’il y avait sur la table où se réglaient les comptes de la trésorerie, un tapis noir et blanc, servant à caser les différentes monnaies ayant cours dans le duché. Les ducs emmenaient partout avec eux ce tapis.
En anglais, exchequer  se rapporte au monde de la finance, les exchequer bills sont les bons du trésor.

Les Normands ont installé une salle de l’Échiquier dans tous les territoires qu’ils ont conquis (Angleterre et Sicile par exemple). Ce qui explique pourquoi le ministre du Royaume-Uni chargé des finances est aussi appelé Chancelier de l’Échiquier (Chancellor of the Exchequer en VO).
La Salle de l'Échiquier au château de Caen.
Soit-disant pour faire avaler au pape son mariage consanguin avec sa cousine Mathilde, mais surtout pour consolider son pouvoir politique et s’assurer l’appui de l’Église, Guillaume fonde deux abbayes à Caen : l’Abbaye-aux-hommes et l’Abbaye-aux-dames, ainsi que de nombreuses autres institutions religieuses en Normandie et plus tard en Angleterre.
L'église de l'Abbaye-aux-hommes et celle de l'Abbaye-aux-dames

Pour tout connaître de la fameuse conquête (Hastings, 1066), il faut se rendre à Bayeux (15 minutes de train depuis Caen) et admirer la magnifique tapisserie. Une merveille à contempler en prenant tout son temps. Une broderie chef d’œuvre où sont représentés Guillaume, ses alliés et ses ennemis, le Mont Saint-Michel, Dinan, la salle de l’Échiquier du château de Caen, Westminster, la flotte et l’armée qui conquit l’Angleterre... ainsi que des scènes de sexe et de pillage des corps laissés sur le champ de bataille.
Ensuite, un grand mouvement est lancé pour coloniser le pays conquis, avec la construction de châteaux, d’églises et d’abbayes et le développement des villes. Il faut préciser que plusieurs édifices anglais sont bâtis en pierre de Caen (!) selon le style normand – histoire de bien montrer qui est le patron. C’est par exemple le cas de la cathédrale de Canterbury.
Maquette visible à Bayeux, montrant le chargement de la pierre de Caen vers l'Angleterre.

 Façade de la cathédrale de Canterbury. Un certain William y a sa statue en façade.

La sépulture de Guillaume se situe à l’Abbaye-aux-hommes tandis que celle de Mathilde est à l’Abbaye-aux-dames.
Caen est aussi une ville qui a été massivement bombardée en 1944. Il reste malgré tout quelques édifices anciens, dont la très belle église Saint-Pierre.

Oui, j'ai un peu adoré l'église Saint-Pierre !

À visiter à Caen : les deux abbayes, le Mémorial (visite extrêmement intéressante), le musée des beaux-arts, le musée de Normandie. Y a plein de très bons restos !

Les précédentes étapes des vacances : présentation, deux étapes Néolithiques (Stonehenge, et les pierres dressées d'Avebury), le palais romain de Fishbourne et ses mosaïques.
La semaine prochaine, au cœur du royaume anglo-normand, à Salisbury !

Le Christ en bois de l'église Saint-Jean de Caen, survivant des incendies de l'été 1944.

jeudi 26 septembre 2019

Des livres ouverts ; pas de conclusion ; et lui, obligé d’être là dans l’auditoire.

Virginia Woolf, Entre les actes, parution originale 1941, traduit de l’anglais par Charles Cestre.

Oui, je l’ai déjà lu. Oui, je relis sans cesse les romans de Woolf.
C’est son dernier roman et j’ai eu envie de le relire en écoutant la Grande traversée que France Culture a consacrée à Woolf cet été.
Dans une grande demeure à la campagne a lieu une représentation de théâtre amateur au profit de la paroisse. Nous suivons à la fois la représentation et tout ce qui se passe entre les actes, avant, pendant et après. Il y a notamment Isa, mère de famille, qui aime et déteste son mari volage et qui suit des pensées mélancoliques, la belle Mrs Manresa, le vieux Barth et son chien, un lévrier afghan, Miss La Trobe qui dirige les acteurs, de la musique et plein d’autres gens. Et nous sommes à l’été 1939.

Il dit (sans paroles) : « Je suis terriblement malheureux. »
« Moi aussi », dit Dodge, faisant écho.
« Moi aussi », pense Isa.
Ils se considèrent comme des prisonniers, des encagés, condamnés à assister à ce spectacle. Il ne se passe rien. Le tic-tac de la machine est affolant.

C’est un roman qui m’était apparu compliqué à la première lecture, mais beaucoup plus simple cette fois-ci. Compliqué, car il est littéralement truffé de citations et d’allusions à la littérature de langue anglaise, à des poèmes, à des comptines, à l’histoire du pays. C’est so british. Et pourtant, ce n’est pas si complexe, car je me suis concentrée cette fois-ci sur ce qui se passe entre les actes et sur les émotions des personnages. Elle est naturelle, il est séduisant, il préfère les hommes, elle vit avec une femme, ils vieillissent, ils sont fatigués et angoissés sans savoir pourquoi. Un climat d’inquiétude et d’instabilité plane sur le roman : nous sommes en 1939, mais le texte a été écrit en 1941, à un moment où l’Angleterre apparaît comme un îlot fragile, prêt à être submergé par la sauvagerie. Le temps d’une pièce de théâtre, nous sommes pourtant plongés dans l’Angleterre éternelle et rêvée.

Il pose le journal et ils regardent tous le ciel pour voir si le ciel obéit au météorologue. Sans aucun doute le temps est variable. Le jardin est tantôt vert, tantôt gris. Le soleil se montre – et une extase de joie infinie se répand, embrasant toutes les fleurs, toutes les feuilles. Puis, par compassion, il se retire, se cachant le visage, comme pour s’abstenir de regarder la souffrance humaine.
Oui, la météo aussi, est typiquement anglaise.

J. Dean, Céramique, Vaches et ferme, 1899, V&A.
L’important est aussi dans ce qui n’est ni montré ni dit et tout se passe comme si ce que nous lisions n’était que le prélude au cœur du sujet, à la conversation qu’Isa et son mari vont avoir, une fois le soir venu.
Le caractère fragmentaire de la personnalité humaine, ainsi que de la société qui se disperse et se dissout.

Mrs Haines n’ignorait pas l’émotion qui les enveloppait, l’excluant, elle. Elle attendait, comme à l’église on attend que les dernières vibrations de l’orgue soient tombées, avant de sortir. Dans l’auto qui allait les reconduire chez eux, à la villa rouge au milieu des champs de blé, elle détruirait cette émotion, comme une grive arrache à coups de bec les ailes d’un papillon.

Mon premier billet. J’écrivais en 2013 que mon exemplaire était tout corné. Je crois qu’il part à présent en morceaux. 

Virginia Woolf sur le blog :

mardi 24 septembre 2019

Je pousse la porte comme on s’appuie à rien, animé par la seule somnolence.

Claro, Substance, 2019, édité chez Actes Sud.

Un pas dans l’étrange.
Le narrateur est un jeune garçon, un adolescent, Benoit, qui vit chez la Tante. Il ne sait pas d’où il vient, même s’il a des souvenirs d’un dortoir cauchemardesque. Il est obsédé par la mort et communique avec les défunts. Là-dessus se greffent pas mal de choses.
D’emblée nous sommes plongés dans une atmosphère étrange. On ne sait rien de la Tante, sinon qu’elle est qualifiée diversement, qu’elle cuisine des plats impossibles et qu’elle ferme sa chambre à clé. Benoit est obsédé par la mort, mais aussi un peu par le sexe, le sperme et les ectoplasmes étant autant de sécrétions corporelles intéressantes. L’existence semble ronronner, mais pas tant que cela.

Au fond de l’évier, s’ennuyant dans une passoire grise qui pourrait fort bien être un antique casque teuton perforé, gît ce qui doit être de l’épinard, pas tout à fait encore affranchi de son suc verdâtre. Sur le plan de travail, des tomates éventrées et des aulx pelés n’en mènent pas large. Un demi-radis noir achève son deuil. Incongrue, mais cuite, une orange se demande ce qu’elle macère là, si loin de Malte. On est en juin, et dehors, là où elle ne craint rien, la lune persiste à rissoler entre les cimes des pins, comme apprêtée pour une description facile.

J’ai un avis mitigé sur ce roman. Je l’ai lu en entier et j’ai alterné entre plaisir et agacement. Deux choses me déplaisent. Tout d’abord, j’ai l’impression que plusieurs pistes narratives sont ouvertes sans être explorées pleinement et sont abandonnées au profit d’autres, tout aussi intéressantes. Le but est de nous perdre ou de perdre Benoit, d’accord, mais du coup, à mon sens, le romanesque en pâtit. On nous balade. De plus, je trouve que l’auteur s’écoute beaucoup trop écrire. J’avoue, je suis allergique à ce genre de chose. Sur ce plan, c’est un goût personnel, qui ne m’empêche pas d’être ravie par les multiples inventions langagières et les trouvailles verbales. J’apprécie notamment tout ce qui tourne autour du personnage de la Tante et de ses amies. Je crois qu’elles m’intéressent plus que le héros, qui n'est qu'un blanc-bec.
J’ai aussi beaucoup aimé tout ce qui tourne autour de la cuisine, il y a de l’invention, même si tout n’est pas vraiment ragoûtant. Et pas mal de chose autour de la mort. Et cette idée réussie : le garçon se voit comme un légume racine. Et ça, ça marche très bien.

Quelques façons de qualifier la Tante : La Tante aux Émulsions Fantoches. La Tante au Brushing Parfois Étrusque. La Tante au Menton Tremblant. La Tante à la Sagesse Tempérée.

La simplicité du flan, je peux dire que je ne l’ai pas connue. Avec la Tante aux Sermons Indigestes, je n’étais pas tous les jours à la fête, même si je ne manquais de rien. Et revoilà la fameuse boulette de gruau à jamais noyée dans sa bisque d’écrevisse ! Et encore un tour de friand aux choux de Bruxelles ! Dans la crêpe au froment, des escargots à la sauce aigre-douce. Un éclair à l’avocat, un ! 

Bon voilà, je suis sceptique et partagée.
Il y a aussi le mystère de la ficelle à gigot.
Un cimetière de Caen.

dimanche 22 septembre 2019

Le palais romain de Fishbourne

Petit bond chronologique dans ces vacances anglaises. Nous passons du Néolithique (étape 1 et 2) aux Romains !
L’Angleterre recèle peu de vestiges romains. La conquête par l’armée romaine a commencé vers 43 après J.C. même si le mode de vie romain était déjà connu depuis un certain temps dans l’île. Et Rome s’est retiré vers 410.
C’est pourquoi les vestiges du palais de Fishbourne sont si impressionnants. Nous avons là les restes d’un immense palais (le plus grand palais romain connu en Angleterre), sans doute celui d’un chef local représentant de Rome dans le Sud de l’Angleterre. Autant dire qu’il ne s’agit pas d’une simple maison privée, mais d’un lieu politique où le mode de vie romain et la richesse et le confort permis par l’alliance avec Rome étaient exhibés. Et certainement un lieu de commerce : la ligne du rivage a varié et un port devait se dresser non loin de là, où débarquaient les marchandises et les soldats venus de tout l’Empire.
Des plateformes permettent de surplomber les mosaïques.
Le musée permet d’admirer les mosaïques d’une partie seulement du palais (ce qui représente déjà une belle superficie) qui a été occupé et remanié de 75 à 270 de notre ère.


Et comment on y va ? Depuis Portsmouth en train ou par le bus 700. Notez que la petite cafétéria sur place n’est pas mal du tout (les scones au fromage sont très bons).

Précédentes étapes de la balade anglo-normande : présentation générale ; deux étapes Néolithiques avec Stonehenge et les pierres dressées d'Avebury.
La semaine prochaine, Guillaume conquiert l'Angleterre.

Oui, on a aussi une petite vue sur les immenses réserves archéologiques.


vendredi 20 septembre 2019

Oh ! le confort d’être sceptique, aussi douillet que des draps en soie…

Éric Faye, La Télégraphiste de Chopin, paru en 2019 au Seuil.

Une petite déception.
À Prague, en 1995, un journaliste est chargé de réaliser un documentaire sur une femme qui prétend que Chopin lui apparaît régulièrement pour lui dicter des partitions. D’ailleurs, un disque doit sortir prochainement. L’enquête commence.

Celui que nous aimerions être n’est-il pas notre pire ennemi ? C’est un tueur à gages qui nous poursuit toute notre vie et nous tue, oui, mais à petit feu, sans jamais ouvrir le feu.

Au départ, il y a deux axes prometteurs dans ce petit roman. Tout d’abord, celui de la médium, des morts, des cimetières, de la musique, avec une atmosphère un peu brumeuse et romantique. Il se croise avec une seconde thématique, celle de l’ère post-soviétique, avec un ancien policier devenu détective, les filatures, le passé compliqué, les retournements de veste, les complots et les trahisons, le monde un peu glauque en train de devenir capitaliste. Tout cela est franchement pas mal du tout. Il est notamment dit qu’après la chute du mur concevoir une supercherie digne des romans d’espionnage est devenu obsolète et je trouve que cette petite musique-là est bien vue. Malheureusement, à mon sens, le personnage du journaliste gâche tout. Rationaliste (c’est bien), borné (c’est pénible), ayant besoin de toute une rhétorique bien lourde pour avancer une hypothèse un peu différente… Il apparait comme un vieux ringard et plombe un peu le récit. Ne peut-on pas refaire le roman sans lui ?
Ce roman m’a donné envie de relire Le Mystère des trois frontières du même auteur dont je garde un bon souvenir.

Les pavés étaient humides et particulièrement glissants mais, à tout prendre, il préférait risquer une entorse plutôt que de perdre du terrain et laisser filer la femme qui trottait trente mètres devant lui, femme qui, s’il avait bien compris les explications de Slaný, communiquait avec Frédéric Chopin un siècle et demi après la mort de celui-ci.
Mucha, La Musique (étude), 1898, Fondation Mucha.


mercredi 18 septembre 2019

Nous sommes tous d’accord pour mourir volontairement, et nous n’épargnerons pas notre vie.

Constantinople 1453, des Byzantins aux Ottomans, ouvrage collectif sous la direction de Vincent Déroche et Nicolas Vatin, 2016, aux éditions Anacharsis.

Aujourd’hui, n’ayons pas peur de passer pour des fous et attaquons ce volume de 1300 pages qui rassemble un ensemble de sources relatives à la conquête ottomane de Constantinople.
Oui, il faut un petit grain de folie pour se plonger dans ce pavé qui non seulement ne se lit pas comme un roman, mais ne se lit pas non plus comme un livre d’histoire. Le projet : rassembler dans un volume en français les sources grecques, ottomanes et occidentales, avec à chaque fois des introductions qui remettent le document dans son contexte. Autant le dire, j’ai lu toutes les introductions avec grand intérêt et j’ai parcouru diversement les fameuses sources. 
Qu’en retenir ? Évidemment, sur un tel sujet, on se dit que les points de vue s’affrontent, entre les occidentaux et les turcs. En réalité, tout est beaucoup plus complexe. À Constantinople, nous avons des grecs, orthodoxes, et des latins, catholiques, qui ne sont pas exactement dans le même camp. Il y a aussi des vénitiens et des génois dans cette Méditerranée orientale. Côté ottoman, Mehmed II, est loin de faire l’unanimité et chaque homme de lettres joue sa petite partition.

Tous ces textes répercutent l’écho d’un seul et même cri : héalô hè polis, « la Ville a été prise » ! La catastrophe s’exprime spontanément dans cette parole du prophète Ézéchiel qui, à elle seule, dit tout. La nouvelle Jérusalem a disparu, et sur ses décombres Istanbul commence aussitôt à s’édifier. (…) La mémoire de la Prise se perpétue cependant dans l’imaginaire grec : les lamentations mises en musique deviennent des chants populaires, et le mardi passe pour un jour néfaste. La conscience nationale hellénique s’approprie la chute de Constantinople, oubliant combien la Ville byzantine était cosmopolite, non seulement grecque mais aussi balkanique et latine, voire arménienne et juive, capitale d’un empire et non d’une nation.

Et puis, il y a les faits. Une immense conquête militaire, préparée avec soin par Mehmed II, qui a rassemblé des troupes, fait construire des navires, fait construire une forteresse à proximité et a recruté des spécialistes hongrois de l’artillerie. Un exploit côté ottoman : pour bloquer le port de Constantinople Mehmed II a fait passer ses bateaux sur la terre, par-dessus une colline, et a fait construire un pont de tonneaux. Mehmed II est décrit par de nombreuses sources comme un « jeune homme » (il a seulement 21 ans !) cruel et tyrannique, mais qui n’est pas dénué de vision politique. Il y a aussi les relations de la ville avec les puissances italiennes, Venise qui a fait la sourde oreille aux appels au secours de l’empereur, Gênes qui a envoyé un peu d’aide. Il y a surtout les récits de l’attaque et de la prise de la ville, de son pillage (que Mehmed II a limité à deux jours et non trois comme il était alors d’usage, car il souhaitait faire de Constantinople sa capitale), de l’esclavage horrible auquel furent voués les habitants, de la façon dont Sainte-Sophie a été préservée et transformée. Le terrible sultan a fait de sa prise la capitale de son empire et, afin de la repeupler, a incité fortement les gens à s’y installer et y a fait déporter des milliers de personnes, issues des territoires nouvellement conquis. Constantinople devient dès lors une ville à la fois islamique et multiculturelle.

Tantôt, envisageant le jour de l’union avec la fiancée de la conquête, il était gai et joyeux comme la face de l’aimé ; tantôt, durant la séparation des nuits, il se représentait le succès ou l’impossibilité et à cette idée il était hors de lui et perturbé comme la boucle froissée d’un ami charmant ; tantôt, s’imaginant à la chasse et la poursuite de son désir, il lançait au cou des biches des hautes montagnes ses lassos pareils aux boucles lumineuses de l’être adoré.

Ricci, Scène de bataille, Venise galleria dell accademia.
Je note la façon dont les vainqueurs ottomans s’approprient les corps des jeunes gens, garçons et filles, de la ville conquise, les péripéties des survivants, esclaves, rachetés, revendus, prisonniers en fuite d’une île à l’autre. Des prélats italiens en ont profité pour s’approprier des manuscrits grecs, tandis que la population de Constantinople se convertit massivement à l’islam.
Il s’agit de récits historiques, à portée politique et religieuse, avec plus ou moins de prodiges, de récits poétiques, et de témoignages des vainqueurs et des victimes (les lettres officielles ou privées sont très intéressantes). On trouve les comparaisons historiques et poétiques les plus variées et inattendues (Alexandre le Grand, les pharaons, la prise de Troie, la conquête amoureuse, la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, la chute de Carthage).
Je suis impressionnée par l’immense diversité des langues dont sont traduits les différents textes : grec (utilisé par toutes les parties comme une langue de la diplomatie), latin, turc, vieux russe, vieux polonais (un janissaire a laissé ses mémoires), vénitien, italien, génois, allemand, etc.

Ce volume présente un intérêt majeur pour les historiens. En effet, les sources se contredisent, font état de rumeurs, confirment des faits, avancent des mensonges, et construisent des réputations. Une lecture critique est indispensable ; elle est permise ici par les différents textes introductifs.

Le sinistre aspect de la guerre ébranlait le cœur des hommes, à l’idée que l’issue même de la lutte pourrait tourner mal, qu’ils pourraient avoir à lutter contre une fortune contraire. En outre, de funestes signes les épouvantent, à la vue de sombres prodiges dans le ciel, sur terre et sur les flots. Des huîtres pêchées un peu de jours auparavant dans l’eau du détroit pourrirent, infectées d’une rougeur sanguinolente. Leur propre suc était du sang, et les flots marins de même. De nombreux éclairs étincelèrent de nuit dans le ciel, fendant les airs.

Un événement au cœur de L’Histoire du monde au XVsiècle.

lundi 16 septembre 2019

Destination PAL (fin)

Quand tu accostes, mais que c'est encore l'été.
Il est l’heure pour moi de descendre du bateau. La croisière Destination PAL, menée par la capitaine Lili Galipette, a pris fin et me voici rendue à bon port – celui de la rentrée littéraire ou un autre.
Un petit bilan ?
D’abord j’ai viré 7 livres de mes étagères, c’est toujours une grande victoire.
Le hasard a fait que j’avais cette année plusieurs petits livres (moins de 200 pages). Certains étaient très bons, d’autres plutôt réussis et quelques-uns pas du tout faits pour moi, mais je me suis rapidement lassée de ces petits machins. J’aime décidément les gros romans ! Ce qui explique l’ajout fin juillet d’un roman de William Faulkner, Le Bruit et la fureur, au programme. Un roman long, difficile, bien compliqué et dense… tout ce qu’il me fallait !
À part ça, deux romans se détachent nettement de la flottille : Un autre pays de James Baldwin, roman magnifique, plein d’amour et de New York, avec la complexité et la fragilité humaine (ouiii, il faut le lire absolument) et, dans un autre style, Middlemarch de George Eliot avec ses 800 pages et ses familles avec lesquelles j’ai vécu pendant un peu plus de deux semaines.
Mon nouveau marque-page préféré.

Parmi les indispensables : 
Histoire d’une vie d’Aharon Appefeld – à lire absolument !
Nous baignions dans quatre langues qui vivaient en nous dans une curieuse harmonie, en se complétant. Si on parlait en allemand et qu’un mot, une expression ou un dicton venaient à manquer, on s’aidait du yiddish ou du ruthène. C’est en vain que mes parents tentaient de conserver la pureté de l’allemand. Les mots des langues qui nous entouraient s’écoulaient en nous à notre insu. 

Les Mains vides de Marie Borrély, portrait de pauvres chômeurs en Provence et à Marseille. Un livre très touchant.
La rivière dans l’oreille, l’homme monte. Le paysage grandit, se sublimise. Combien cet errant, pâle et morne, vêtu de loques, n’a-t-il pas embrassé, depuis qu’il porte tant de peines, de fabuleux panoramas ? Quand tu marches toujours à pied, des horizons, tu en connais tant et plus, se dit Bonavita. Mais ce qui manque à l’horizon c’est le cœur de l’homme.

Bàrnabo des montagnes de Dino Buzzati, parce que certains dans le fond de la salle n’ont pas encore compris qu’il fallait lire Buzzati.
La relecture du magistral De sang froid de Truman Capote.
Ronce Rose d’Éric Chevillard, un tout petit livre avec une langue d’une richesse folle.
Il y a aussi un passionnant livre d'histoire, Paradis du Nouveau Monde, de Nathan Wachtel.

Merci Lili pour le voyage !

 Les volubilis sont en fleurs !


samedi 14 septembre 2019

Avebury

Avebury hier et aujourd'hui (image Wikipedia et image extraite du guide du National Trust)

Au Néolithique il n’y avait pas que Stonehenge.
À Avebury (village situé à environ 40 kilomètres de Stonehenge) aussi, vers 2600 ans avant notre ère, les humains ont bâti un henge (fossé + talus) pour délimiter une zone sur laquelle on ne savait pas très bien ce qu’ils faisaient : pas d’habitations, peu d’inhumations, des dépôts supposément votifs, des os de gibier et de bétail. Plus tard, deux cercles ont été délimités par plusieurs dizaines d’immenses pierres dressées.
Ici le henge est visible à l'oeil nu, plusieurs siècles après sa construction.

Là encore, le site n’est pas isolé puisqu’on trouve plusieurs « choses » à proximité.
Une grande avenue était délimitée sur plusieurs dizaines de mètres par des pierres dressées. Cela devait être monumental. 
Il reste quelques dizaines de pierres, la majorité ayant été remise en place par un archéologue au début du XXe siècle. Des blocs de béton indiquent l'emplacement de certaines pierres.

Plusieurs siècles après, on reste confondu en se promenant parmi ces mastodontes de pierre.

Un magnifique et très grand tumulus : Silbury Hill. Avec presque 40 mètres de hauteur, c’est le plus haut tumulus d’Europe. Son édification aurait débuté à partir de 2400 ans avant J.-C. pour s’achever vers moins 2000. Aucune sépulture n’a été trouvée à l’intérieur - mais alors pourquoi remuer tant de terre ? ! À l’origine, le tumulus était entouré d’un fossé d’eau.

Un tumulus mais en longueur, West Kennet Long Barrow, où une quarantaine de personnes a été inhumée, utilisé de 3600 à 2500 avant J.-C.

Un sanctuaire de poteaux de bois dressées, peut-être avec des linteaux, comme à Stonehenge.
Plusieurs sépultures à proximité.

Au total les humains ont installé entre 300 et 400 pierres dans le coin ! À noter qu’un grand nombre d’entre elles a été enterré vers 1300. Comme on ne sait pas pourquoi, on suppose que l’Église a voulu faire disparaître toutes traces de ces cultes païens. D’autres pierres ont servi à construire les maisons du village. Ce qui reste en place (quelques dizaines) est tout de même impressionnant. Il faut quand même se dire qu’enterrer ces énormes pierres a dû exiger autant d’énergie que les dresser. Il fallait une solide détermination ! Et les deux actions semblent aussi mystérieuses l’une que l’autre.

Là encore, comme à Stonehenge, un complexe funéraire, religieux, culturel important, mais on ne sait pas pour autant très bien ce que les gens du Néolithique venaient chercher là. En tout cas, aujourd’hui le lieu est très agréable. Il n’y a pas trop de monde et on peut bien se rendre compte de ce qu’est ce henge, cet énorme fossé et ce talus. À l’origine, les profils du fossé étaient plus abrupts et profonds et les parois de craie se détachaient avec un fort contraste. Plusieurs siècles d’actions collectives coordonnées pour modeler le paysage et transformer le monde ! 

Et comment on y va ? Le bus 49 (Swindon-Devizes) dessert le site toutes les heures. Il y a un petit musée, mais les zones en plein air sont accessibles librement grâce au National Trust. C’est très agréable de se promener dans le coin. J'ai vraiment apprécié cette journée.

La balade  anglo-normande : présentation générale ; Stonehenge.
La semaine prochaine, les Romains débarquent en Angleterre.

P. S. Si vous décidez de pique-niquer à Silbury, faites attention à ne pas y laisser traîner vos os de poulet.